Le vétéran du PQ Manuel Dionne a notamment travaillé avec Bernard Drainville.

Legault sur les traces de Mulroney

CHRONIQUE / Il y a des nouvelles qui, vues isolément, ne semblent pas avoir grande importance. Mais vues globalement, elles prennent une toute autre dimension. C’est le cas de l’annonce, sous la plume de mon collègue Jean-Marc Salvet, de l’arrivée de Manuel Dionne, un vétéran du PQ, au bureau de François Legault.

Manuel Dionne a longtemps été un incontournable pour les journalistes de la colline Parlementaire. Affable, disponible et compétent, il a dirigé les communications au PQ sous la présidence de Raymond Archambault, avant de passer chez Bernard Drainville pendant l’épisode des débats sur la laïcité. Il était plus récemment au syndicat des infirmières dirigé par Régine Laurent.

Dionne n’est pas le premier péquiste à passer chez François Legault. Mais son arrivée à la CAQ m’a rappelé la coalition des souverainistes et des fédéralistes nationalistes qui ont porté Brian Mulroney au pouvoir en 1984. Une coalition fragile, mais appuyée sur la réconciliation nationale promise et qui a mené à l’Accord du lac Meech. Une coalition qui s’est brisée sur les rives de ce même accord en 1990, provoquant la démission spectaculaire de Lucien Bouchard et la formation du Bloc québécois.

C’est le même genre de formation que François Legault est parvenu à créer depuis qu’il a récupéré les restes de l’ADQ pour fonder la Coalition avenir Québec. Une formation politique où vont se côtoyer des gens aussi différents que Manuel Dionne et l’économiste de droite Youri Chassin, qui s’est déjà prononcé pour la privatisation des services publics ou même l’abolition de la Formule Rand dans le secteur privé. Une formation où l’on retrouve d’anciens bloquistes désabusés, mais toujours souverainistes, et des fédéralistes comme Jacques Hudon, qui a travaillé jadis pour Pierre Elliott Trudeau et Claude Ryan.

François Legault ne serait jamais parvenu à réunir tous ces gens dans un contexte politique incertain. Mais le désir de changement qui plombe les libéraux, associé aux déboires du PQ sous Jean-François Lisée, aura finalement regroupé sous la même enseigne une foule de gens qui n’ont rien en commun, sauf l’attrait du pouvoir.

S’il faut tirer une leçon de la période Mulroney, c’est qu’un éventuel gouvernement Legault devra jongler avec plusieurs quilles de couleurs différentes sur un fil de fer très mince. Ce jeu d’équilibriste sera plus facile si l’économie tient la route, mais tous les experts voient un danger de récession à l’horizon à cause des politiques protectionnistes de Donald Trump. Même le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, a refusé cette semaine de se prononcer sur une autre hausse des taux d’intérêt, à cause de l’incertitude créée par la guerre commerciale déclenchée par Washington. 

Cette incertitude ne se limite pas à l’économie. Prenez par exemple cette décision de la Cour suprême des États-Unis qui a statué que les cotisations syndicales obligatoires violent la Constitution. Ça ne s’applique pas chez nous, mais ça pourrait faire des petits... Cela fait des années que le même Youri Chassin recruté par François Legault plaide pour l’abolition de la formule Rand au Québec. L’affaiblissement des syndicats aux États-Unis aura-t-il pour effet d’y diminuer les salaires et de nuire à la compétitivité de nos entreprises syndiquées? La question se pose même si elle est encore hypothétique, a-t-on admis, jeudi, à la FTQ. Et que ferait une coalition comme celle de M. Legault si la question se posait pour vrai? On me dit que le chef de la CAQ a promis à la CSN de ne pas toucher aux lois du travail. À la FTQ, il aurait ajouté «pas dans un premier mandat». Imaginez les tiraillements au sein de sa coalition s’il s’y aventurait…