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Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Le premier ministre ne voit plus sa page Facebook comme un baromètre de l’opinion publique. Il juge qu’elle est prise d’assaut par des agressifs.
Le premier ministre ne voit plus sa page Facebook comme un baromètre de l’opinion publique. Il juge qu’elle est prise d’assaut par des agressifs.

Legault en a assez: il a raison, mais attention!

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CHRONIQUE / Samedi, François Legault a annoncé que sa page Facebook ne serait plus un défouloir pour les agressifs et les intimidateurs.

Ce phénomène existe depuis si longtemps qu’il est presque décourageant de constater que c’est lorsqu’ils deviennent eux-mêmes particulièrement exposés aux férocités d’enragés que les responsables politiques affirment qu’il faut leur faire barrage.

J’aurais aimé davantage de solidarité depuis longtemps entre élus à ce sujet — entre élus, puisqu’il est question d’eux ici. Le mal est enkysté.

Tous les responsables politiques auraient dû dénoncer depuis des années déjà les actes d’intimidation dont sont personnellement victimes, par exemple, des adversaires d’autres partis, histoire de tenter d’établir un cordon sanitaire.

Il y a bien longtemps qu’un certain climat toxique décourage bien des gens de se lancer en politique.

Si ce fléau a pris de l’ampleur avec la crise sanitaire, il lui est antérieur. Un exemple : en novembre 2019, à l’Assemblée nationale du Québec, la caquiste Chantal Soucy, la libérale Paule Robitaille, la solidaire Christine Labrie et la péquiste Méganne Perry Mélançon avaient soulevé le couvercle sur les saloperies et les menaces qu’elles recevaient via Internet. Ce jour-là, quatre députées s’étaient levées contre l’imbécillité.

La page Facebook du premier ministre Legault était déjà «modérée», gérée par son équipe. On n’y laissait pas passer les attaques personnelles et les insultes. On n’était pas censé, en tout cas. De nouvelles ressources seront ajoutées au bureau du premier ministre pour mieux en gérer le contenu, puisqu’il semble qu’on ne suffise plus à la tâche devant le flot de commentaires à proscrire.

Depuis quelques mois, a indiqué M. Legault, «j’ai droit à une avalanche de commentaires agressifs, parfois même violents, et à des insultes, des obscénités et même des menaces. Je ne parle pas des critiques ou des gens qui me reprochent mes décisions ou mes déclarations. C’est normal en politique d’essuyer des critiques».

Il a donc demandé à son équipe de «faire le ménage». «À compter d’aujourd’hui, on va essayer d’endiguer tous les messages qu’on juge agressifs, violents, menaçants, obscènes et aussi les menteries du genre théories du complot. Et les menaces vont être transférées à la police.»

Après avoir rappelé que 99 % des messages reçus sur sa page Facebook sont respectueux, M. Legault a suggéré qu’il veut agir moins pour lui que pour tous les citoyens laissant «un commentaire d’encouragement», et qui se font par la suite «tomber dessus par une meute de personnes agressives» — par des «pissous virtuels».

Le premier ministre ne voit plus sa page Facebook comme un baromètre de l’opinion publique. Il juge qu’elle est prise d’assaut par des agressifs.

«Il faut faire quelque chose et on va commencer par cette page», a-t-il annoncé.

Le b.a.-ba et le délicat

D’abord, il sera intéressant de voir ce que son gouvernement entend faire au-delà de sa page Facebook, puisque M. Legault parle de «commencer» par celle-ci. Quelle sera la suite?

Pour ce qui est de sa page Facebook comme telle, il n’est que normal qu’elle soit gérée avec efficience, comme doivent l’être tous les espaces que les médias offrent aux commentaires en provenance des citoyens en général. C’est une responsabilité qu’ont tous les médias — qu’ils devraient tous avoir en tout cas. On est ici dans le b.a.-ba des choses.

Je le répète encore et encore : nous avons tous le droit de nous exprimer dans des sociétés comme la nôtre. Nous avons tous le droit de dire ce que nous pensons, même si c’est stupide ou virulent. Nous avons tous le droit de manifester contre toute mesure qui nous déplaît ou que nous jugeons inique à tort ou à raison. Nous avons tous le droit de fustiger toute idée avec laquelle nous sommes en désaccord. Nous avons tous le droit de tenter de convaincre autrui de la justesse de notre point de vue. Nous avons tous le droit de voter contre une formation politique et pour une autre.

C’est la beauté de notre si précieuse démocratie. Nous ne vivons pas sous le bruit des bottes. Personne ne demande à qui que ce soit de se taire.

Il y a simplement des lignes rouges très élémentaires à ne pas franchir. Rien de plus. Malheureusement, certains, emportés par leur rage, ne le comprennent pas. Tellement pas qu’ils menacent nos représentants élus démocratiquement.

Alors, oui et oui à une page Facebook d’un premier ministre dont le contenu serait géré avec efficience. J’en suis.

Mais attention! On sera toujours sur une fine crête. Il va de soi de proscrire un propos diffamatoire, une attaque personnelle et des insultes. Cela se reconnaît facilement, qui plus est. On n’est pas ici dans la liberté d’expression.

Mais il y a plus d’élasticité lorsque l’on parle, par exemple, de vouloir éliminer les «menteries» et les «théories du complot», comme a aussi indiqué vouloir le faire le premier ministre. Là, il peut y avoir beaucoup de subjectivité.

Si c’était la page Facebook de son parti, j’estimerais que les responsables de la CAQ peuvent bien faire ce qu’ils veulent. Mais sur la page du premier ministre «de tous les Québécois», comme M. Legault se plaît à se présenter, des questions se posent.

Car l’équilibre entre la gestion de commentaires inappropriés et le respect de la liberté d’expression demeurera toujours délicat. Le professeur de droit Louis-Philippe Lampron, de l’Université Laval, croit que ce n’est pas l’équipe du premier ministre qui devrait gérer le tout. En entrevue au Devoir, il a estimé que cette gestion devrait relever d’une instance indépendante pour éviter des dérapages partisans.

Le risque existe bel et bien que l’espace dont il est question devienne partisan, et ce, sans même qu’il n’y paraisse trop. La bêtise ou l'outrance de certains entraîne toujours des pertes. En voilà encore une preuve.