Comme leurs collègues du reste du pays, plusieurs fonctionnaires fédéraux de l’Estrie ont encore à composer l’inefficacité du système de paye Phénix. La représentante régionale de l’Alliance de la fonction publique du Canada, Kristine Leclerc, risque notamment des complications fiscales avec un relevé de salaire dépassant de 10 000 $ ses revenus réels de la dernière année.

Le vol (étatique) de l’oiseau de malheur

CHRONIQUE / Les pigeons voyageurs étaient fiables pour livrer les messages des rois, les faucons pèlerins le sont autant pour tenir les autres oiseaux à distance des aéroports. C’est cette efficacité qui aurait dû nous servir de modèle pour développer le système de paye avant-gardiste promis par le gouvernement fédéral. Ben non, on l’a appelé Phénix. Une référence à un oiseau imaginaire.

Or, notre Phénix contemporain ne s’avère être qu’un incinérateur pour brûler de l’argent. Cette tête de linotte informatique a déjà expédié le chèque de paye d’un fonctionnaire de la Colombie-Britannique à un employé de l’Estrie.

Malgré cela, ses défenseurs au sommet de la pyramide fédérale ont défendu l’oiseau de malheur en service depuis 2016 comme un chat à plusieurs vies, plaidant qu’il ne fallait pas renoncer à des économies récurrentes de 700 M$ à la rencontre de quelques imprévus. Les politiciens ont gobé cela, cette centralisation ayant été appuyée par une étude d’opportunité réalisée par une grande firme comptable, qui entrevoyait elle aussi un service amélioré à faibles coûts.

Investissement de départ de 309 M$, ponctions supplémentaires de 143 M$ et de 70 M$ depuis deux ans, et finalement la confirmation cette semaine dans le budget Morneau que le fédéral allongera 452 M$ de plus en attentant qu’une étude d’opportunité de 16 M$ nous sorte du pétrin... en nous suggérant un autre système.

Comme fiasco, Phénix s’approche des 2 milliards du registre fédéral sur les armes à feu ayant fini lui aussi dans un four crématoire!

Légitimement, des juges ont déjà reconnu aux employés fédéraux des préjudices financiers et moraux, dont la valeur et le nombre de salariés admissibles ne peuvent être déterminés tant que dureront ces irrégularités.

Les plus aberrantes, comme les versements irréguliers ou insuffisants des salaires de base, sont moins fréquentes. Mais le gouvernement canadien reste en arrérages envers plusieurs de ses employés de l’Estrie ayant droit à une prime de bilinguisme, confirme Kristine Leclerc qui travaille au bureau sherbrookois de l’Agence du revenu du Canada.

« Un jour, ce sont eux qui me doivent de l’argent. Le lendemain, je découvre qu’ils m’en ont versé trop. Nos supérieurs immédiats font ce qu’ils peuvent pour aider et nous accompagnons nos membres du mieux que nous le pouvons, mais ce système désordonné demeure source d’inquiétude à chaque paye. Les complications drainent de l’énergie et causent inévitablement des pertes de productivité », rapporte Mme Leclerc, également déléguée régionale au sein de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFCP).

Outre la surveillance du compte à compte, Mme Leclerc est actuellement préoccupée par d’autres distorsions.

« Les revenus inscrits sur mon T4 dépassent mon salaire réel de 1000 $ et cet écart est de 10 000 $ sur le Relevé 1, pour ma déclaration provinciale. Si je n’obtiens pas rapidement les corrections nécessaires, ces erreurs vont me pénaliser au niveau des prestations familiales et elles vont augmenter mes déboursés pour les services de garde. Comme mère de trois jeunes enfants, je ne peux pas me permettre cela et je n’ai pas à le subir non plus. »

Régulièrement exposés à la critique ou au sarcasme « du fonctionnaire trop payé pour talonner l’honnête citoyen », les employés de l’Agence du revenu du Canada auraient plutôt droit ces temps-ci à des encouragements.

« Les clients qui nous parlent du système Phénix nous appuient. Certains vont jusqu’à nous dire : vous devriez arrêter de travailler si votre boss ne vous paye pas! Les gens comprennent que nous sommes sérieusement brimés ».

Ottawa hausse de 966 millions les sommes consacrées au financement de la recherche, présenté comme « moteur de la compétitivité et de l’innovation ». C’eut été un placement pas mal plus judicieux d’ajouter un autre demi-milliard à cette mise, mais l’administration fédérale doit fonctionner.

Le gouvernement Trudeau a par ailleurs annoncé une année à l’avance une bonification de 500 $ de l’Allocation canadienne pour le travail. Il veut, à compter de 2019, « sortir de la pauvreté 70 000 Canadiens ne recevant que 15 000 $ par année et récompenser les Canadiens qui travaillent fort pour faire partie de la classe moyenne ».

Comme dépannage, les 180 000 fonctionnaires fédéraux ont droit cette année à une allocation spéciale de « 200 $ » afin de s’adjoindre les services d’un fiscaliste pour se retrouver dans le labyrinthe Phénix.

« Le fouillis est tel qu’il y a peu de chance que ce soit suffisant », note à ce sujet Kristine Leclerc.

Les dirigeants de notre équipe de hockey junior doivent se féliciter d’avoir résisté aux critiques en préférant l’épellation anglophone Phoenix (comme la ville) à la version Phénix. Car ils seraient eux aussi aux trousses du fédéral pour atteinte à une marque de commerce qui n’a plus tellement d’avenir.