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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Gilles Pépin
Gilles Pépin

Le vieil homme qui ne s’ennuie pas

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CHRONIQUE / J’ai su que j’étais devant la bonne porte quand j’ai vu la grosse couronne de sapin accrochée dessus, encore plus quand elle s’est allumée et qu’elle s’est mise à jouer à tue-tête un classique de Noël, tellement fort que j’avais peine à entendre Gilles Pépin quand il a ouvert la porte.

Gilles est un amoureux de Noël.

Je vous en aurais parlé avant, mais ce n’est que la semaine passée qu’une dame m’a écrit à son sujet, l’homme de 85 ans est un ancien directeur d’école, son ancêtre Pépin le Bref était d’ailleurs le père de Charlemagne. Ce n’est pas pour ça que je suis allée chez lui, c’est parce que son condo pourrait être la maison du père Noël, ça lui prend tout novembre chaque année pour décorer.

J’étais encore dans le hall, la couronne venait à peine de terminer son concert que voilà Gilles qui me montre, sur le coin d’une petite table, un bonhomme de neige assis devant un piano. «Regarde ce qu’il va faire après ses trois chansons», qu’il m’a dit, excité comme un gamin. 

On est restés là à regarder bonhomme faire son spectacle. 

À la fin, bonhomme se tourne pour saluer.

«Ce bonhomme-là, il appartenait à mon père». C’est de lui que lui vient cet amour de Noël. «On était 12 chez nous. Mon père faisait quatre arbres de Noël et un village avec 400 maisons». Gilles garde les 400 maisonnettes au sous-sol. «C’était beaucoup décoré chez nous. Mon père achetait du papier brun qu’on prenait pour recouvrir les livres et, en novembre, notre travail, les enfants, c’était de barbouiller les feuilles au crayon de plomb. Quand on avait fini, on avait les bras et les mains tout noirs!»

La crèche est bien en vue dans un des coins du salon.

Chaque feuille était chiffonnée, «ça faisait comme un rocher».

Chaque décoration a une histoire, les grands personnages près d’une des fenêtres appartenaient à son grand-père, on voit toute la qualité dans l’étoffe de leurs vêtements, jusqu’au détail de la jolie montre de poche du monsieur avec son haut-de-forme et son manteau de fourrure.

«Les personnages de la crèche, c’est de mon arrière-grand-mère.» 

La crèche est bien en vue dans un des coins du salon, c’est ce qui est le plus important pour Gilles, il est croyant. Il prie devant, le matin et le soir. «L’année dernière, il y a des religieuses de mère Térésa sont venues avec 31 enfants immigrants, ils avaient les yeux ronds. Ça priait devant la crèche, ça faisait chaud au cœur.»

Près de la crèche, au mur, un cadre ovale, le verre de protection bombé. «C’est la photo de mariage de mes parents. Ma mère avait 15 ans, mon père 17.»

Personne n’est venu chez lui cette année, évidemment, mais Gilles a fait ses décorations quand même, avec la même ardeur, avec le même souci du détail. Il ne refait jamais la même chose, comme si c’était la première fois qu’il décorait. Cette année, il a placé sa fontaine près de la télé, trois gros bonshommes de neige debout dans un parapluie à l’envers sur lesquels tombent de faux flocons.

Au son de «tounes» de Noël, ça va de soi.

Ça le rend heureux. «Pour moi à Noël, il me faut des décorations, sans ça ce n’est pas Noël. C’est important de garder la tradition.»

Ça lui rappelle chaque fois les réveillons d’antan, le 31 décembre au soir, dans leur maison de la rue Saint-François. «On recevait toute la famille, il y avait 65 neveux et nièces, on faisait sept, huit tablées, on était jusqu’à 185! On veillait, on fêtait, il y avait de la danse toute la nuit!»

C’était il y a longtemps. 

Cette année, il n’a pas pu fêter comme il le faisait d’habitude avec les petits frères, cette «grande famille qui nous accompagne». Il s’est couché à son heure habituelle, 21h. Le 25, à Noël, il a veillé pour regarder la messe du pape François à la télé, il s’était fait «un petit souper».

Il fait toute sa cuisine.

Chaque décoration a une histoire.

Gilles ne s’ennuie jamais. «Je fais de la lecture, j’écoute de la musique. Je fais aussi du bénévolat pour la maison des sourds pas loin d’ici, je vais jouer aux cartes avec eux, faire des dessins. Avec mon ordinateur, je peux parler à mes amis, j’ai des amis qui sont en Chine, en Bulgarie, des gens que j’ai rencontrés à Québec et qui sont repartis. Cette année, j’ai envoyé 92 cartes de Noël virtuelles!» Quand je l’ai appelé dimanche pour lui poser quelques questions de plus, il regardait la messe sur son écran. «C’est la messe de Saint-Albert-le-Grand, je peux la voir par Zoom.»

J’ai entendu le prêtre derrière, «il est grand le mystère de la foi».

Gilles n’a jamais été marié, n’a jamais eu d’enfants. Il a son chien, Mozart, son troisième après Socrate et Aristote. «Avec Mozart, je fais neuf fois le tour du bloc par jour. Je lui mets ses petites bottes, son manteau.» 

Il veut être enterré avec ses cendres.

«Attendez deux minutes, je veux vous montrer quelque chose», me dit Gilles en se penchant dans le coin de la salle à manger. Il sort une boîte à souliers, l’ouvre, elle est remplie de petites cartes pliées en deux, en papier glacé. «C’est mon signet funéraire, tout est prêt». Sur le devant, un montage photo de lui avec ses trois chiens.

Avec juste son année de naissance, celle de sa mort importe peu.

«Je suis prêt, mais pas pressé.»