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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Louise Hamel, 59 ans, vient de terminer ses traitements contre le cancer du sein.
Louise Hamel, 59 ans, vient de terminer ses traitements contre le cancer du sein.

Le trop long combat pour se soigner dans la dignité

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CHRONIQUE / Louise Hamel est radieuse lorsqu’elle nous ouvre la porte de son domicile. Son visage a recommencé à afficher de belles couleurs. Son crâne, encore chauve il n’y a pas si longtemps, se garnit de plus en plus de petits cheveux. Même si elle avait l’habitude d’avoir les cheveux longs, cette coupe lui va à ravir. Louise Hamel se relève tranquillement de deux combats: celui contre le cancer du sein, mais également celui d’avoir eu à traverser cette épreuve sans aucun revenu.

Apprendre qu’on a le cancer, c’est déjà une épreuve difficile dans la vie. Subir les traitements pour tenter d’en guérir, c’est un combat de tous les instants. Mais devoir en plus s’inquiéter de sa situation financière pendant cette pénible période, c’est un vrai cauchemar. Et c’est pourtant ce qui arrive à des milliers de personnes chaque année partout au pays.

Depuis douze ans, c’est le combat que mène une Montréalaise, Marie-Hélène Dubé, qui a fondé le mouvement «15 semaines pour guérir, ce n’est pas assez». Cette mère de famille, qui a combattu trois cancers, lutte pour que les prestations d’assurance-emploi dans le cas d’une maladie grave passent de 15 semaines à au moins 50 semaines lorsqu’il est question de traiter un cancer. Parce que traiter un cancer en subissant de la chimiothérapie en seulement 15 semaines, c’est pratiquement impensable!

Elle a pu amasser à ce jour plus de 619 000 signatures sur l’une des plus importantes pétitions à avoir été présentée au gouvernement canadien... sans encore de résultat. Un combat qui résonne différemment aujourd’hui dans les oreilles de Louise Hamel.

Travailleuse autonome comme préposée aux bénéficiaires, Mme Hamel a appris en mai 2020 qu’elle était atteinte d’un cancer du sein. Après avoir subi de nombreux tests, elle a été opérée pour retirer la masse, et a dû subir des traitements de chimiothérapie et de radiothérapie pendant plusieurs mois, jusqu’à avril dernier.

Son statut de travailleuse autonome ne lui permettait pas de pouvoir toucher la moindre assurance-emploi. Elle est sans revenu depuis plus d’un an maintenant.

«J’ai la chance de pouvoir compter sur mon mari parce que lui a continué de travailler. Mais en plus de travailler, il a tout pris en charge dans la maison parce que je n’étais plus capable de rien faire. Il s’occupait du ménage, de l’épicerie, des repas, et prenait soin de moi aussi. On n’imagine pas l’impact financier et moral sur les conjoints et conjointes. J’ai eu cette chance immense de l’avoir avec moi, mais bien d’autres ne sont pas aussi chanceux», constate Louise Hamel.

Parce que oui, il y en a des moins chanceux. Des mères ou des pères monoparentaux qui apprennent qu’ils devront quitter le travail pendant près d’un an, sans salaire, pour traiter un cancer. Des gens qui sont le seul soutien de famille et qui ne peuvent espérer avoir plus de 15 semaines de revenus pendant qu’ils luttent pour vaincre la maladie.

Ça donne des situations déchirantes bien souvent. Comme cette femme que connaît Louise Hamel, qui a accepté de subir la chirurgie pour retirer la tumeur, mais qui a dû refuser de subir les traitements de chimiothérapie pour venir à bout du cancer, puisqu’elle ne pouvait pas se permettre de cesser de travailler et subvenir aux besoins de sa famille. C’était il y a quelques années. Le cancer est revenu, il s’est maintenant logé dans ses os. Retour à la case départ...

«On n’imagine absolument pas les coûts sociaux qui sont liés à ces situations. Parce que de s’appauvrir pour guérir, ça a aussi un coût. Ça affecte la santé physique, mentale, sociale de la personne. Ça diminue sa qualité de vie, ça affecte sa santé physique, plusieurs études le prouvent. Ce sont des coûts qui sont à la charge de toute la population, ça», constate Marie-Hélène Dubé.

Pour Louise Hamel et son conjoint, la perte de revenus a précipité une décision qu’ils envisageaient depuis longtemps: quitter la région de Montréal pour revenir s’installer à Trois-Rivières, d’où elle est originaire. Se rapprocher de ses enfants aura été la principale motivation, mais les finances auront aussi aidé à ne pas trop tarder dans ce nouveau choix de vie.

Selon la Trifluvienne, il est impensable d’envisager qu’une personne en traitement contre le cancer puisse retourner travailler en même temps. «Pendant les traitements, tu es toujours fatiguée, malade. Tu n’as même pas la force parfois de te faire une toast. On perd nos cheveux, nos sourcils, et dans le cas du cancer du sein, on perd aussi de notre féminité. Le moral en prend un sacré coup, on devient vite dans un état dépressif. Comment voulez-vous qu’on puisse envisager de travailler dans un état pareil? Et on retourne en traitement régulièrement pendant des mois, et ça recommence. Subir des traitements contre le cancer, je vous le dis, c’est un travail à temps plein», constate la dame de 59 ans.

Louise Hamel, 59 ans, vient de terminer ses traitements contre le cancer du sein.

Louise Hamel a heureusement pu compter sur l’appui de la Fondation québécoise du cancer, qui lui a fourni de l’hébergement lors de ses traitements de radiothérapie, des services et des soins pour alléger sa condition lors de ses traitements, mais également le soutien sans frais d’une travailleuse sociale. La fondation soutient également le mouvement de Marie-Hélène Dubé depuis de nombreuses années et réclame aussi une réforme de l’assurance-emploi pour les personnes attentes de maladies graves.

Projet de loi

En douze ans, pas moins de 13 projets de loi ont été portés pour réformer l’assurance-emploi en faveur d’une augmentation des semaines de prestations pour les gens atteints d’une maladie grave, rapporte Marie-Hélène Dubé. Les treize fois, les projets de loi ont soit été défaits ou sont tombés en raison d’un changement de gouvernement.

Présentement, un comité de travail proposerait l’augmentation à 26 semaines. Or, sachant que 77 % des malades qui ont dépassé le seuil actuel de 15 semaines ont eu besoin d’un minimum de 41 semaines pour les traitements, c’est loin d’être suffisant. Marie-Hélène Dubé veut continuer de militer pour que ce seuil, une fois qu’il aura été adopté par Ottawa, sera bel et bien de 50 semaines ou plus, et non la moitié.

«Ça a pris douze ans de lutte pour en arriver là. On ne peut pas dire qu’on se contente de ça et qu’on continue de faire valoir notre point. On en aura encore pour 20 ans avant que ce soit réglé», croit celle qui rappelle que c’est près d’un Canadien sur deux qui devra combattre un cancer au cours de sa vie.

Ailleurs dans le monde, des pays comme la France, l’Australie et l’Afrique du Sud offrent déjà plus de 50 semaines d’indemnités aux personnes souffrant du cancer. En Suède, lorsqu’un salarié perd au moins 25 % de son revenu en raison d’une absence pour cause de maladie grave comme le cancer, la durée des prestations n’a pas de limite.

«Et j’entends des gens nous dire de nous assurer, mais encore faut-il que la personne soit assurable», mentionne Marie-Hélène Dubé, qui rappelle que les compagnies d’assurances sont très réticentes à assurer quelqu’un pour ce besoin si un membre de sa famille a déjà été touché par la maladie. Dans le cas où la personne a déjà subi un cancer, elle devient pratiquement inassurable.

«Moi ça me choque de savoir que des gens en parfaite santé et qui sont aptes au travail peuvent toucher des prestations pendant 52 semaines, mais pas des personnes malades qui luttent pour guérir et qui rêvent du jour où ils iront assez bien pour aller travailler. C’est inconcevable», considère Louise Hamel.

«On peut se remettre du cancer, mais financièrement, tu ne te remets pas de la perte de revenus. Ça prend un filet social de base. On a maintenant des lois qui nous permettent de mourir dans la dignité, mais à quoi ça sert s’il faut se soigner dans la médiocrité et la pauvreté. Je pense qu’on doit d’abord investir pour se soigner dans la dignité», croit-elle.

Pour Louise Hamel, le combat n’est pas encore terminé. D’autres chirurgies de reconstruction sont à venir à l’automne et elle devra prendre des médicaments pendant au moins sept ans pour diminuer les hormones qui ont contribué à la formation de son cancer.

Retournera-t-elle travailler un jour? «J’espère! Je n’ai pas l’impression d’être arrivée au bout de ma vie active. J’ai beau avoir 59 ans, je me sens encore jeune et je veux encore contribuer à la société. Mais pour moi, ça voudra sans doute dire une réorientation, parce que je ne pense pas que j’aurai encore assez de force physique pour retourner comme préposée aux bénéficiaires», déclare celle qui est devenue grand-maman une septième fois la semaine dernière.

«Au moins, j’ai pu compter sur ça! Sur mon mari, mes enfants et mes petits-enfants qui m’ont nourrie de leurs sourires. Quand on reçoit autant d’amour, on sait pourquoi on se bat. On sait pour quoi et surtout pour qui on veut guérir».

Pour signer la pétition: www.15semaines.ca