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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Geneviève Barry a choisi de faire le Défi des têtes rasées de Leucan pour les enfants atteints de cancer, pour Suzanne Clermont qui a été sa coiffeuse pendant 30 ans. Mme Clermont est l’une des victimes de la tuerie dans le Vieux-Québec, le soir de l’Halloween.
Geneviève Barry a choisi de faire le Défi des têtes rasées de Leucan pour les enfants atteints de cancer, pour Suzanne Clermont qui a été sa coiffeuse pendant 30 ans. Mme Clermont est l’une des victimes de la tuerie dans le Vieux-Québec, le soir de l’Halloween.

Le shampoing bleu

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CHRONIQUE / Le 31 octobre dernier, à midi, Geneviève Barry est allée chez sa coiffeuse, la même depuis 30 ans, elles ont jasé de tout et de rien. Ont ri, comme d’habitude. Elle est repartie avec une bouteille de shampoing bleue en lui souhaitant une bonne journée, il faisait un temps radieux ce jour-là.

Sa coiffeuse, c’était Suzanne Clermont.

Et ce soir-là, soir d’Halloween, Suzanne est sortie fumer une cigarette devant chez elle rue des Remparts au même moment où est passé cet homme armé d’un sabre japonais. «Ça n’a juste aucun sens, aucun sens», répète Geneviève, que j’ai rencontrée sur son balcon dans le faubourg Saint-Jean-Baptiste. 

Au loin, on voit le bâtiment en briques brunes de la White Birch. Avant, quand je le regardais, je me disais que Suzanne le voyait aussi quand elle sortait fumer…»

Elle le regarde encore, Suzanne ne le voit plus.

C’est par la coiffure — et le hasard — que les deux femmes se sont rencontrées. «Suzanne avait une chaise dans le même salon que ma coiffeuse, à l’angle de la rue Saint-Joachim et d’Honoré-Mercier et quand ma coiffeuse est partie, Suzanne est devenue ma coiffeuse. Et avec le temps, c’est clair qu’on a développé une amitié.»

Il y a trois ans, lorsque Geneviève a dû être hospitalisée une dizaine de jours pour une méningite, Suzanne lui a rendu visite. «Elle m’avait apporté un gerbera jaune. Ça ressemble à des marguerites, mais colorées. Je pense qu’elle savait que j’aimais le jaune.»

Geneviève a suivi Suzanne dans tous les salons où elle a travaillé, son dernier était sur la rue Saint-Jean. «J’avais souvent des coups de tête pour mes coupes de cheveux! Des fois, je me faisais teindre en noir, en blond, on se voyait aux cinq semaines! On riait, c’était toujours un moment de détente.»

Depuis trois ans, «elle avait son salon à elle. Elle avait un local au fond du studio Les Z’Ongles [sur la rue Saint-Jean], il y avait aussi une esthéticienne. Elle était heureuse. Des fois, elle venait avec sa chienne Zara, un tout petit chien qu’elle avait acheté bébé en décembre. Elle était complètement gaga.»

Geneviève a pris son dernier rendez-vous la veille. «Je lui ai écrit sur Messenger, elle ne répondait pas, alors je l’ai appelée le soir, je lui ai demandé : “As-tu de la place demain? J’ai le goût d’une coupe courte!” Elle m’a dit de venir à midi. […] Elle m’a déconseillé une coupe courte, elle m’a dit : “Je vais te faire un dégradé, ça va boucler.”»

Ce jour-là, Suzanne lui a mis une goutte de shampoing bleu dans les cheveux pour faire ressortir ses reflets blancs. «J’en ai acheté une bouteille et je lui ai dit qu’en en mettant une goutte chaque fois, j’en aurais jusqu’à la fin de mes jours!»

Elle ne se doutait pas que Suzanne y était rendue.

Geneviève se souvient d’à peu près tout de ce dernier rendez-vous, que Zara, la petite chienne de Suzanne n’y était pas. Elle se repasse en boucles ce qu’elles se sont dit, le fou rire autour du fameux shampoing bleu. C’est fou, l’importance que peut prendre une simple bouteille de shampoing quand il n’y a pas de lendemain.

Elle ne s’est pas fait couper les cheveux depuis.

Geneviève me raconte s’être réveillée très tôt le 1er novembre, avoir appris en lisant les nouvelles qu’il y avait eu une tuerie sauvage dans le Vieux-Québec. En apprenant qu’une des victimes habitait sur la rue des Remparts, elle a écrit à Suzanne sur Messenger : «Es-tu correcte?» Il était 4h45. «Je l’ai textée, j’ai essayé de l’appeler... Sur Messenger, il y avait la pastille qui laissait penser qu’elle était en ligne…»

Geneviève a appelé tous ceux qu’elle connaissait qui connaissaient Suzanne, ils ont tenté de se rassurer du mieux qu’ils ont pu.

Jusqu’à ce que le visage de leur amie apparaisse à la télé. Elle était morte. «J’étais au téléphone avec une de mes nièces quand je l’ai vue aux nouvelles… J’ai crié, j’ai hurlé, j’ai pleuré. J’ai appelé ceux qui la connaissaient. Ça n’a tellement pas de sens et ça n’en aura jamais…»

Les larmes montent. 

Comme chaque fois qu’elle y repense.

Mais l’humain étant ce qu’il est, Geneviève a voulu en chercher un, ne serait-ce que l’ombre d’un sens. Ses cheveux poussaient, elle n’avait pas le cœur à se trouver une nouvelle coiffeuse, et ça lui a donné une idée. Les couper pour une cause. Elle a choisi de faire le Défi des têtes rasées de Leucan pour les enfants atteints de cancer.

Pour Suzanne.

Elle en a d’abord parlé à celui qui était le conjoint de Suzanne depuis 17 ans, Jacques, et à son frère Michel. «Ils sont d’accord.»

C’est un de ses amis qui lui rasera le coco, Geneviève a présenté Raphaël à Suzanne il y a plusieurs années, il est devenu son client. Et son ami. «Elle lui a rasé les cheveux pendant un bout, mais il a fini par s’acheter un clipper. Je lui ai demandé de me couper les cheveux avec, il a accepté.»

Geneviève se fera tondre le 27 juin, probablement sur sa terrasse, en regardant la White Birch.

Cette fois, Suzanne ne sera pas là pour la faire changer d’idée, elle qui n’était pas très emballée par les coupes courtes. «Je ne pense pas qu’elle approuverait la coupe, mais c’est certain qu’elle approuverait la cause!» assure Geneviève, qui y voit une façon de «faire sortir un peu de positif de tout ça».

Et pour que le souvenir de Suzanne dure aussi longtemps que le shampoing bleu.