Le Séminaire de Québec se comporte en société secrète et estime ne pas avoir de comptes à rendre. Surtout pas à des journalistes.

Le Séminaire, «société secrète»

CHRONIQUE / Je vous dois un mea-culpa. Je suis allé un peu vite la semaine dernière en disant que l’Église n’avait pas les moyens d’en faire beaucoup plus pour aider à conserver le patrimoine religieux.

Il est vrai que beaucoup de paroisses sont en déficit et je pense encore que sans aide publique, il sera difficile de conserver et recycler des églises qui ont une grande valeur patrimoniale. 

La dégradation de l’ancienne église Saint-Cœur de Marie, sur la Grande Allée, en est un exemple criant. Aucun promoteur n’est prêt à payer seul ce qu’il faudrait pour sauver le bâtiment qui menace aujourd’hui de s’écrouler. 

Cela dit, d’importantes précisions s’imposent sur les avoirs et capacités financières du diocèse et des communautés religieuses.

Ça risque de vous paraître un peu aride, mais pour donner l’heure juste, il n’y a guère le choix. 

Mon premier étonnement : les 188 fabriques du diocèse ont terminé l’année 2016 avec un surplus de 174 144 $, malgré 68 fabriques en déficit.

Je me serais attendu à pire vu la faible fréquentation des églises.

La réalité est que les dons, collectes, capitations et cérémonies (mariages, funérailles, etc.) se sont maintenus en 2016 par rapport à 2015.

La valeur des immobilisations a atteint 380 millions $ en 2016 et sa réserve, 43,3 millions $.

Pas assez pour prendre en charge l’ensemble du patrimoine religieux, d’autant plus que le diocèse a aussi des obligations financières envers ses prêtres et employés. 

Mais ça donne l’impression qu’il reste une marge de manœuvre.

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Je n’ai pas eu de mal à obtenir les états financiers du diocèse qui les considère comme des documents publics, conscient sans doute que cet argent est venu des paroissiens.

Il en va autrement du Séminaire de Québec qui se comporte en société secrète et estime ne pas avoir de comptes à rendre. Surtout pas à des journalistes. 

Des lecteurs rappellent que le Séminaire possède des immeubles et de vastes terres dans l’ancienne Seigneurie de Beaupré. On parle de forêts de 1600 kilomètres carrés qui vont de Portneuf à Charlevoix et font l’équivalent de huit fois l’île d’Orléans. 

Ces terres rapportent des revenus d’exploitation forestière, de pourvoiries et de location pour les parcs d’éoliennes les plus importants au Canada.

Le Séminaire ne devrait-il pas contribuer lui aussi à la protection du patrimoine religieux de Québec, me demandent des lecteurs? 

Bonne question. 

Au plan légal, le diocèse et le Séminaire de Québec sont des corporations distinctes depuis les années 1660. L’argent de l’un ne peut en théorie servir à l’autre. 

C’est cependant le Cardinal qui nomme le Supérieur du Séminaire et qui en approuve les budgets. On est ici dans la même Église et quoiqu’on en dise, rien n’empêche que le Séminaire participe aux «œuvres» du diocèse.

Il y participe d’ailleurs. Le Supérieur du Séminaire, le chanoine Jacques Roberge, a cependant refusé de donner des chiffres.

«On est discret», dit-il, plaidant que le Séminaire n’est «pas un bien public». «Ce patrimoine nous a été donné Mgr François de Laval. Ce n’est pas un cadeau du roi». 

M. Roberge dit être «plus sensible» aux questions «pastorales» qu’à «l’entretien des pierres». S’il y a des demandes du diocèse, «on va tendre l’oreille», mais «ce n’est pas nous qui va soutenir le diocèse», prévient-il.

«L’Archevêché n’a pas l’intention de contraindre le Séminaire à venir en aide aux fabriques ou à la conservation du patrimoine, affirme le Vicaire général, Mgr Marc Pelchat. Ça ne fonctionne pas par contrainte. Ça fonctionne par dialogue.»

Quant à l’hypothèse de vendre des terres du Séminaire, ça n’a jamais été envisagé, rapporte Mgr Pelchat. 

Il est arrivé que le Séminaire vende des terres. C’est arrivé dans les années 1960 lors de la création de la Réserve faunique de Cap-Tourmente, mais ça reste l’exception. 

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Je suis revenu à la charge auprès de M. Roberge. Pourquoi ne pas rendre publiques vos contributions aux bonnes œuvres pour qu’on puisse voir de quoi il retourne?

Le chat est alors sorti du sac. 

«On ne veut pas avoir d’autres demandes des fabriques». Le conseil d’administration du Séminaire a mieux à faire, a expliqué le Supérieur. «Je ne veux pas avoir tout le monde dans ma cour.»

Entre gens d’église distingués, pas question donc de perdre du temps à répondre aux quêteux des paroisses ou des bonnes œuvres.

J’ai fini par lui arracher des bribes. Le Séminaire a dépensé plus de 18 millions $ ces dernières années pour des travaux d’entretien sur ses immeubles du Vieux-Québec.

Il m’a aussi nommé une dizaine de causes et œuvres auxquelles le Séminaire vient en aide chaque année pour «plus ou moins 1 million $».

Rien à en tirer cependant sur les avoirs du Séminaire et les revenus de ses terres. «Je ne peux pas faire le panier percé», dit-il, en parlant des «contrats secrets» avec Boralex et Gaz Métro (maintenant Energir) qui opèrent des éoliennes.

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N’en déplaise au chanoine Roberge, les grandes lignes des états financiers du Séminaire sont d’ordre public. J’ai fini par les trouver à l’Agence du Revenu du Canada. On y trouvait notamment la liste des dons faits chaque année à des organismes reconnus.

Il y en avait pour 870 000 $ dans le relevé de février 2017, dont plus de la moitié au Diocèse de Québec (444 281 $), 100 000 $ à Notre-Dame de Québec (Basilique) et 50 000 $ à l’Abbaye Saint-Benoît-du-Lac.  

Plus improbables, ces deux dons de 37 000 $ à la Fondation du Musée de la Civilisation et deux autres de 1500 $ à la Fondation de la Faune qui n’ont, à ce que je sache, aucun mandat de pastorale. La plupart des bénéficiaires avaient cependant un lien, même si parfois ténu, avec la religion. 

Combien valent les terres du Séminaire? Je n’oserais pas risquer de chiffres. Les documents de l’Agence mentionnent 33 millions $, mais c’est nécessairement beaucoup plus. 

Les terres sont distribuées dans dix municipalités et il y en a pour plus de 35 millions $ seulement dans les rôles d’évaluation de Saint-Urbain, Baie-Saint-Paul et Saint-Tite.

Le Séminaire rapportait par ailleurs des placements à long terme de 92 millions $.

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J’aurais pu continuer l’exercice avec les communautés religieuses, elles aussi réticentes à parler de leurs fortunes. Leur poser la même question de leur responsabilité sociale envers le patrimoine bâti. 

Je ne veux pas faire ici de démagogie facile. Chacune a ses obligations, ses valeurs, ses moyens.

Ce qui me frappe, c’est combien il a été important pendant des siècles et des siècles de bâtir des lieux de culte et de résidence souvent somptueux, pour aujourd’hui plaider combien ces choses-là sont vénales à côté des missions pastorales.