Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Projet de réforme parlementaire proposant que le serment d’allégeance à la reine Élisabeth II devienne facultatif au Québec; retour du <em>God Save the Queen</em> en Ontario: cela symbolise des façons de voir très différentes sur de nombreux sujets au Canada, écrit notre chroniqueur Jean-Marc Salvet. Ci-dessus, François Legault et Doug Ford en 2018.
Projet de réforme parlementaire proposant que le serment d’allégeance à la reine Élisabeth II devienne facultatif au Québec; retour du <em>God Save the Queen</em> en Ontario: cela symbolise des façons de voir très différentes sur de nombreux sujets au Canada, écrit notre chroniqueur Jean-Marc Salvet. Ci-dessus, François Legault et Doug Ford en 2018.

Le retour des colonisés en Ontario

CHRONIQUE / Quatre petits jours séparent les deux faits suivants : jeudi dernier, le ministre Simon Jolin-Barrette a présenté un projet de réforme parlementaire proposant notamment que le serment d’allégeance à la reine Élisabeth II devienne facultatif. C’est l’un des deux serments que doivent prononcer les nouveaux députés de l’Assemblée nationale. Lundi, à Toronto, à l’Assemblée législative de l’Ontario, les parlementaires présents ont entonné le God Save the Queen...

Ces deux petits éléments témoignent de plusieurs choses.

Côté pile, ils illustrent le degré d’autonomie que peuvent exercer les provinces et, a fortiori, les parlements qui les représentent. Côté face, ils symbolisent des façons de voir très différentes sur de nombreux sujets au Canada.

Des manières de voir de plus en plus distinctes.

Ce n’est pas un mal en soi.

De façon plus globale, et malgré tout le respect que certains peuvent ressentir à l’égard de la Couronne britannique, entendre l’hymne royal God Save the Queen au cœur d’une assemblée législative comme celle de l’Ontario constitue cependant une régression politique.

Cette nouvelle pratique se répétera tous les premiers lundis du mois. Elle n’est pas obligatoire, il faut le préciser. Ne chanteront le God Save the Queen que ceux qui le veulent.

N’empêche que la formation de cette chorale marque un non-affranchissement du passé. Elle pousse très loin l’amour de certaines racines — lesquelles ne sont jamais celles de tout le monde, contrairement à ce que croient toujours ceux qui représentent une majorité.

Elle marque une célébration d’une identité vue à tort comme englobante. Ici, celle découlant du lien historique avec la Couronne britannique.

Il est vrai que le Canada n’a pas rompu ses liens avec la monarchie britannique. C’est un anachronisme. Mais cette situation ne justifie pas un tel retour en arrière.

C’est une chose de vivre avec un anachronisme; c’en est une autre d’en ajouter une couche. Regarder vers l’arrière, c’est bien. Regarder vers l’avant, c’est mieux.

Visible

La possibilité d’entonner le God Save the Queen fait partie d’un train de mesures modernisant pour le mieux, hormis cet aspect des choses, les règles parlementaires à l’Assemblée législative ontarienne. C’est ce que rappelle la députée Amanda Simard.

Même si les défenseurs de cette initiative particulière ne désirent insulter personne, on peut très bien comprendre que des Autochtones et des francophones se sentent insultés.

Mais plutôt que de ne pas être en Chambre au moment du chant, comme ils pensent le faire, les députés ontariens n’ayant pas l’intention d’entonner le God Save the Queen devraient être présents et s’organiser pour rendre leur désaccord le plus visible possible.

Il serait tentant de dire qu’ils devraient demeurer ostensiblement assis pendant ce moment. Mais ils n’iront pas jusque-là, estimant que ce serait irrespectueux. Ne pas répondre par l’irrespect les honorera.

Alors? Alors, en plus d’être présents, ils devraient être debout pendant ce moment, tout comme ceux qui entonneront l’hymne royal. Mais contrairement à eux — et outre bien évidemment le fait de garder le silence —, ils devraient s’installer en groupe près du président de l’Assemblée législative plutôt que d’être à leur place comme les autres.

Ainsi présents, groupés et silencieux, ils rendraient leur désaccord bien visible.