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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
La pénurie d’inhalothérapeutes est «généralisée dans toutes les régions du Québec», ce qui a des conséquences sur les soins qui sont prodigués dans les hôpitaux, surtout pour les soins critiques et les blocs opératoires.
La pénurie d’inhalothérapeutes est «généralisée dans toutes les régions du Québec», ce qui a des conséquences sur les soins qui sont prodigués dans les hôpitaux, surtout pour les soins critiques et les blocs opératoires.

«Le rattrapage des chirurgies pourrait être compromis»

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CHRONIQUE / On parle beaucoup de la disponibilité des salles d’opération, des infirmières et des fermetures de lits pour expliquer pourquoi on n’opère pas comme on voudrait, surtout ces temps-ci, avec les milliers de chirurgies à rattraper.

On parle très peu des inhalothérapeutes, et pourtant.

La pandémie a mis cette profession à l’avant-plan avec la COVID alors que plusieurs personnes hospitalisées ont eu besoin d’assistance respiratoire pour passer au travers de la COVID. Les quelque 3500 experts en respiration que compte le réseau public ont donc dû aussi participer à l’effort de guerre, avec tout ce que ça implique de stress et de charge de travail supplémentaire.

Déjà, comme bien des professions, ils étaient sous pression.

Président de l’Ordre des inhalothérapeutes du Québec, Jocelyn Vachon confirme que la pénurie est «généralisée dans toutes les régions du Québec», ce qui a bien sûr des conséquences sur les soins qui sont prodigués dans les hôpitaux, surtout pour les soins critiques et les blocs opératoires.

Et, comme bien des professions aussi, on cherche la lumière au bout du tunnel. «On n’est pas d’un optimisme débordant», laisse tomber Josée Prud’homme, la directrice générale de l’organisme. «Il faut qu’il se passe quelque chose. Ça pourrait compromettre la réduction des listes en chirurgies.»

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a promis le 10 juin que le réseau allait mettre les bouchées doubles pour rattraper, d’ici deux ans, l’énorme retard accumulé pendant la pandémie. En fait, on se donne deux ans pour que la liste d’attente passe de 145 000 noms à 100 000, 25 000 de moins qu’avant la pandémie.

C’est quand même beaucoup, 100 000.

Des 145 000 personnes qui attendent pour passer sous le bistouri, presque 20 000 attendent depuis plus d’un an, c’est cinq fois plus qu’avant la pandémie.

Au CHU de Québec, le porte-parole Jean-Thomas Grantham explique qu’un certain rattrapage a pu être fait au cours du printemps, mais que l’été risque de faire perdre les progrès accomplis. «On était presque à 100 % [de la capacité] au printemps, mais là, on tombe en période estivale et on baisse comme d’habitude à 60 %, 70 %. On devrait se rattraper plus à la fin de l’automne, on vise 110 %, 120 %.»

Cet été est plus difficile que celui d’avant la pandémie. Si on compare le nombre de chirurgies pratiquées entre le 23 mai et le 19 juin 2021, «on est à 87 % de ce qu’on avait fait en 2019», alors que 5266 chirurgies avaient été réalisées. Cette année, entre le 1er février et le 9 juillet, environ 1600 personnes n’ont pas pu être opérées comme prévu.

La liste s’allonge toujours un peu. Elle contenait, à la fin juin, 12 255 noms, incluant la «liste régulière» et les chirurgies reportées.» «Ce que nous demande le ministre [de la Santé Christian Dubé], c’est de rattraper le retard à l’automne, d’être à 110 %», précise le porte-parole du CHU de Québec.

On ne fera pas de mauvais jeu de mots de sport, mais il faudra plus de joueurs sur la glace pour que le réseau donne son 110 %. Espérons que les vacances auront permis au personnel de recharger ses batteries et que les gens seront moins nombreux à quitter le bateau du système public.

Le problème est à ce point criant chez les inhalothérapeutes que le gouvernement vient tout juste de lancer un groupe de travail. «On veut trouver des solutions à court terme, mais aussi des solutions à moyen et à long termes, souhaite M. Vachon. Il faut absolument qu’il se passe quelque chose.» 

On ne pourra pas continuer à «patcher» encore longtemps, surtout que la source d’inhalothérapeutes se tarit d’année en année. «En 2015, on a octroyé 230 permis et cette année, 140, illustre Mme Prudhomme. Les programmes de formation ne sont pas attractifs et on nous dit que les inhalothérapeutes qui arrivent dans les hôpitaux ne sont pas suffisamment préparés. Avant, les inhalothérapeutes d’expérience donnaient du mentorat aux jeunes, mais ça ne se fait presque plus.»

Ils sont laissés à eux-mêmes. «Les hôpitaux n’ont plus le temps de les encadrer. Ça pose un problème sur la qualité des soins et sur la sécurité.»

On croise les doigts pour qu’il n’arrive rien.

Et parlant d’inhalothérapeutes d’expérience, plusieurs ont pris leur retraite, d’autres seront bientôt rendus là. «Si on regarde en 2019-2020, 70 inhalothérapeutes ont quitté la profession et on a octroyé 155 permis. Ça fait seulement 85 inhalothérapeutes de plus pour l’année.»

Et c’est sans compter le privé qui vient drainer toujours plus de ressources. «Il y a les centres de chirurgies privés, les soins dentaires, les soins esthétiques et aussi les cliniques du sommeil qui sont de plus en plus nombreuses», énumère Mme Prud’homme. Des 4450 inhalothérapeutes qui ont leur permis de l’Ordre, 10 % travaillent exclusivement pour le privé et 10 % travaillent pour le public et le privé.

À l’Ordre, on craint que cet exode prenne de l’ampleur. «C’est sûr qu’en partant, au privé, c’est de jour, pas de fin de semaine, pas de garde et pas de temps supplémentaire. C’est vrai pour nous, mais c’est aussi vrai pour les infirmières par exemple.»

C’est vrai pour le réseau au complet.

Alors, non seulement on peine de plus en plus à retenir les inhalothérapeutes dans le système public, mais la pépinière est de plus en plus clairsemée. Début mai, le Journal de Montréal informait qu’il en manquait entre 15 et 25 dans le Centre-du-Québec, alors qu’à l’institution donnant la formation, le Collège Ellis, seulement deux étudiants complétaient leur première année.

L’Ordre fait le même constat. «Dans certaines institutions, on voit une baisse de 50 % des inscriptions.»

Créée en 1971, la profession requiert une technique au collégial de trois années. Selon Jocelyn Vachon, il est temps de rebrasser la soupe. «On a un gros problème d’attractivité, la formation ne correspond plus au besoin parce que la profession s’est énormément complexifiée. La formation se base sur un décret de 1997 qui a été fait à partir d’analyses qui datent de 1991.»

Ça fait 30 ans. 

Dans un mémoire déposé au ministère, l’Ordre propose d’en faire un programme de baccalauréat plutôt qu’un DEC, mais le gouvernement a fait savoir, lors d’une rencontre tenue le 21 juin, qu’il n’était pas chaud à l’idée d’un bac. «Ils reconnaissent que le programme est désuet, mais ils ne pensent pas que le bac est la solution. On a demandé pourquoi, ils ne nous ont pas donné les raisons.»

Mme Prudhomme a tout de même espoir d’en arriver à un terrain d’entente, deux rencontres de travail sont prévues en juillet, d’autres en septembre. «On va continuer à discuter. Pour nous, ça semble clair que pour l’anesthésie et pour les soins critiques, ça devrait passer par une formation universitaire.»

Et après, «il va falloir entre 18 et 24 mois pour instaurer un nouveau programme». C’est long, un an et demi, quand le feu est pris.

Au CHU de Québec, comme dans plusieurs hôpitaux de la province, on arrive à tenir en réduisant certains services, dont les chirurgies. «Les chirurgies ne sont pas annulées, elles sont reportées. Ce n’est pas un problème de pénurie, mais c’est plutôt qu’on déplace la main-d’œuvre», nuance M. Grantham.

Mais on s’entend, s’il n’y avait pas de pénurie, on n’aurait pas à déplacer de la main-d’œuvre pour venir patcher les trous.

Pour les inhalothérapeutes, certaines régions sont plus déshabillées que d’autres, «il y a la région de Gatineau où il manque beaucoup d’effectifs, il y a aussi le Centre-du-Québec et il y a aussi Québec, où il y a des difficultés. En fait, ça a l’air d’être généralisé partout», résume M. Vachon.

À Radio-Canada cette semaine, on apprenait que les trois quarts des postes à l’Hôpital ­Maisonneuve-Rosemont à Mont­réal n’étaient pas comblés.

Au ministère de la Santé, on indique que, depuis cinq ans, le nombre d’inhalothérapeutes demeure à peu près stable, autour de 3500 pour l’ensemble de la province, pour 4,4 millions d’heures travaillées en 2014-2015 par rapport à 4,7 en 2019-2020. Les postes vacants sont nombreux.

Au ministère de la Santé, on n’a pas mesuré l’impact direct de la pénurie d’inhalothérapeutes, notamment sur le nombre de chirurgies repoussées. Mais pour l’Ordre, il est clair que le manque à gagner a des conséquences au quotidien et qu’il pourrait compromettre le rattrapage prévu par le ministre de la Santé. Rien ne laisse entrevoir une éclaircie.

Ce qu’on constate sur le terrain, c’est que le réseau n’arrive pas à livrer les belles promesses du gouvernement.

Ce ne serait pas la première fois.

Et, selon le ministère de la Santé, le réseau sera sous le respirateur encore longtemps, puisque la pénurie n’est pas à la veille de s’essouffler. «En supposant un niveau d’effectifs similaire aux années précédentes, en tenant compte des départs anticipés (retraite ou autres) ainsi que des projets de développement qui pourraient survenir, nous estimons un recrutement nécessaire de 924 inhalothérapeutes pour les cinq prochaines années», m’a-t-on répondu par courriel.

C’est presque 200 par année. Et même en supposant que tous les diplômés choisiraient d’aller au public, on est loin du compte. «Ça fait depuis au moins 2008, depuis 13 ans, qu’on dit que ça va arriver», déplore M. Vachon.

Et ça arrive.