Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Il ne faut parfois pas grand-chose pour accrocher un sourire, pour redonner un peu de couleur à l’arc-en-ciel délavé du «ça va bien aller», pour faire du bien.
Il ne faut parfois pas grand-chose pour accrocher un sourire, pour redonner un peu de couleur à l’arc-en-ciel délavé du «ça va bien aller», pour faire du bien.

Le printemps, rue Saint-Joseph

CHRONIQUE / Il faisait froid, il faisait noir, il n’était pourtant pas très tard, même pas 18h. C’était mardi, l’homme se tenait debout sous l’arche de la porte d’un commerce fermé, à côté de tous les autres commerces fermés.

La rue Saint-Joseph était déserte.

L’homme était imposant, de longs cheveux et une grosse barbe noire en bataille, des vêtements foncés. On aurait pu l’imaginer en chanteur de groupe heavy métal, avec les cris gutturaux et le head banging qui vont avec.

L’homme sifflait.

Un air connu.

Il sifflait merveilleusement bien.

Dans la froidure de ce soir presque sans lune, je me suis arrêtée pour l’écouter. Je descendais de ma voiture, entre deux commissions, voilà que je n’étais plus pressée. J’étais le seul public de ce qui ne devait pas être un spectacle. Je ne sais même pas s’il m’a vue, il sifflait peu importe.

J’ai poursuivi mon chemin, me suis rendue au dépanneur d’où je suis ressortie quelques minutes plus tard, l’homme ne sifflait plus. Un jeune homme avec une tuque grise marchait en sa direction d’un pas rapide et décidé, il a mis sa main sous son manteau, en a sorti une canette, la lui a tendue.

—Tiens, prends ça, ça va te réchauffer.

L’homme à l’imposante chevelure l’a prise, l’a regardée. 

—Elle est bonne la Farnham, pis elle est pas donnée.

À lui, elle l’était.

Le gentil passant avait acheté une bière de microbrasserie, l’homme chevelu était visiblement un amateur. J’ai senti, par le regard qu’il posait sur la canette, par la façon dont il la tenait dans ses mains, qu’il ne s’en payait pas souvent. Avant même qu’il prenne une première gorgée, cette bière l’avait déjà réchauffé.

Le geste.

Quelques secondes à peine, un geste anonyme dans l’ombre des lampadaires de la rue Saint-Joseph, il faisait moins noir tout à coup. Moins froid. Les deux hommes se sont salués comme s’ils étaient amis, ils l’étaient maintenant un peu, le gars à la tuque a poursuivi sa route.

L’homme s’est remis à siffler.

Je suis repartie.

Ce n’était plus un mardi soir sans histoire, ces deux hommes l’avaient endimanché chacun à leur façon, sans le savoir. Et ça faisait encore plus de bien par les temps qui courent, ce n’était pas juste un mardi soir froid, c’était un mardi soir froid de pandémie, où on a encore plus besoin de chaleur.

Surtout ceux qui n’en ont pas dans leur foyer.

Et ceux qui n’ont pas de foyer.

Les petits gestes qui font du bien en font encore plus, comme ces gens qui remplissent les frigos-­partage un peu partout en ville. Jeudi, en marchant sur la 3e Avenue, deux filles remplissaient celui qui est devant Soupe et cie, le restaurant est passé au feu il y a presque deux mois, mais le frigo est encore là.

Je suis repassée au même endroit environ une demi-heure plus tard, un couple qui avait faim se servait.

Ils ont bien mangé ce soir-là.

Ils ont mangé.

C’était la fin du mois.

Je les ai imaginés en train de déguster leur repas comme j’ai imaginé le grand barbu savourer sa Farnham, par petites gorgées, en repensant à ce jeune qui la lui avait donnée, juste pour lui faire plaisir. Je me suis dit qu’il ne faut parfois pas grand-chose pour accrocher un sourire, pour redonner un peu de couleur à l’arc-en-ciel délavé du «ça va bien aller», pour faire du bien.

Et vous savez quel était cet air connu que l’homme sifflait?

Le Printemps de Vivaldi.