Marc Allard
Dans l’urgence, les médecins ont tendance à ne compter que sur eux-mêmes pour panser leurs blessures psychologiques.  
Dans l’urgence, les médecins ont tendance à ne compter que sur eux-mêmes pour panser leurs blessures psychologiques.  

Le principe de la digue

CHRONIQUE / Quand elle travaillait pour les Nations Unies, pendant la guerre en Sierra Leone, Rachel Thibeault a reçu des directives pour se protéger des horreurs de la guerre.

Peu importe l’accumulation de stress et les traumatismes, tu ne dois compter que sur toi-même, lui disait-on. Et, surtout, il ne faut pas contaminer tes collègues avec ta détresse. C’est le «principe de la digue».

Au début des années 1990, Mme Thibeault, qui est ergothérapeute, a donc travaillé dans un camp de réfugiés près de Freetown avec cette idée en tête. Chaque jour, elle prenait soin de gens mutilés et amputés, amassant des blessures psychologiques au passage. Mais elle encaissait sans rien dire. 

Une journée, Mme Thibeault a entendu des rires et des gazouillis dans un camp de réfugiés — des sons rarissimes dans ce lieu où elle travaillait dans l’urgence depuis plusieurs semaines. Elle est entrée dans une des tentes et a vu un jeune papa qui bécotait le ventre et le cou de son bébé, une fillette d’environ six mois. 

Couché sur une couverture, le bébé riait aux éclats. Le père, qui venait d’être mutilé par les forces rebelles, a ensuite essayé de prendre sa fille. Mais avec ses moignons encore sanglants, il en était incapable. 

«Et moi, parce que tout à coup je ne suis plus dans l’urgence, ce que je ressens, c’est toute l’horreur et toute l’absurdité de la guerre», raconte Rachel Thibeault dans un récent webinaire qu’elle m’a transmis. «La pensée qui monte en moi, c’est : “Jamais il ne pourra prendre son enfant.”» 

À ce moment-là, Rachel Thibeault s’est effondrée. Elle a éclaté en sanglots. C’est le père amputé qui l’a réconfortée en lui disant que la vie était belle parce qu’il avait survécu et qu’il pouvait voir son enfant. Ce qui a fait sangloter Mme Thibeault deux fois plus. 

La digue avait cédé.

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Un quart de siècle plus tard, Rachel Thibeault est professeure à l’Université d’Ottawa et chercheuse en résilience, cette capacité qu’ont les humains à rebondir de l’adversité. Et elle peut vous dire deux choses : le principe de la digue, c’est de la foutaise — mais il perdure.

Depuis le 20 mars, Mme Thibeault a mis sur pied bénévolement des services virtuels de soutien par les pairs pour aider les soignants et gestionnaires du réseau de la santé à passer à travers la crise de la COVID-19. Elle accompagne plus particulièrement les travailleurs de la santé à Laval, une ville durement frappée par le virus.

Au fil des témoignages qu’elle a entendus, Mme Thibeault a entre autres constaté que le principe de la digue a tendance à se cramponner à l’éthique de travail des médecins.

«En médecine, les gens sont formés pour fonctionner tout seuls et ça va prendre énormément de souffrance avant qu’un médecin se tourne vers un autre médecin», dit Rachel Thibeault. 

Les «docs» ne vont chercher de l’aide qu’au moment où ils s’effondrent. «Des gens que je ramasse, qui pleurent à chaudes larmes en disant : “Je ne suis plus capable de continuer”», décrit Mme Thibeault. 

La culture médicale est une «culture sans pardon», ajoute Rachel Thibeault. Depuis les années 1940 ou 1950, la formation en médecine met l’accent sur la science et occulte l’importance de la relation thérapeutique. Le vent n’a commencé à tourner dans les facultés de médecine qu’il y a cinq ou six ans, estime la chercheuse. Mme Thibeault cite un rapport récent de l’Association médicale canadienne qui indique qu’un tiers des médecins canadiens ont des symptômes de dépression marquée et que la moitié présente des signes avant-coureurs d’épuisement professionnel. 

L’épidémie de COVID-19 ne fait qu’accentuer la vulnérabilité psychologique des médecins. Pour les aider à surmonter cette épreuve, Rachel Thibeault a donc formé des groupes virtuels où des médecins — mais aussi des infirmières, des préposés aux bénéficiaires, des ergothérapeutes, des physiothérapeutes, des travailleurs sociaux et des gestionnaires — peuvent se confier entre eux. 

Ces groupes sont teintés de l’expérience de Mme Thibeault en Sierra Leone. Après son effondrement au camp de réfugiés, l’ergothérapeute s’est greffée à un groupe de femmes locales — les femmes de FAWE — qui pouvait comprendre ce qu’elle vivait, éprouver de la compassion envers elle et vice-versa. «Honnêtement, c’est ce qui m’a sauvée», estime Rachel Thibeault. 

L’esprit de solidarité des femmes de FAWE se retrouve aujourd’hui dans les groupes virtuels de soutien par les pairs que Mme Thibeault a mis sur pied pour les travailleurs de la santé.

Dans ces groupes, l’invulnérabilité reste au vestiaire. Certains pleurent, disent qu’ils ont peur de mourir ou suggèrent de petits gestes qui leur feraient du bien au quotidien — un courriel avec une émoticône de bonhomme sourire, quelqu’un pour les appeler à la fin de leur quart de travail juste pour prendre de leurs nouvelles. Et ça les aide à tenir le coup. 

«Ce que la neuroscience nous dit, c’est que le fait d’être entendu a un impact énorme sur notre bien-être, dit Rachel Thibeault. On est des êtres sociaux. Déjà, on n’est pas fait pour l’isolement. Mais ce qui est pire, pour l’être humain, c’est de souffrir seul.»

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Les chemins de la résilience, une série de webinaires gratuits présentés par Rachel Thibeault en collaboration avec l'Association canadienne des ergothérapeutes, est disponible ici : caot.ca