Dans les témoignages des familles affligées s’imposait la résilience lundi soir, près de la Grande Mosquée.

Le plus difficile reste à faire

CHRONIQUE / Le plus touchant dans ces témoignages de familles éprouvées par le deuil, c’est leur sérénité dans le drame, leur confiance renouvelée dans l’autre et dans l’avenir. Leur gratitude pour l’accueil et le soutien reçu.

On s’en était ému l’an dernier déjà, au lendemain de la tuerie, lorsqu’on l’avait entendu de leaders de la communauté musulmane.

Des mots de paix et des mains tendues, dans ces heures où on aurait pu craindre l’escalade ou la réplique.

Un an plus tard, voici qu’on les entend à nouveau, avec la même force et la même dignité, cette fois venant des veuves et d’enfants qui ont perdu un mari, un père. 

Lundi soir, près de la Grande Mosquée, devant une foule transie par la froidure de la pleine lune de janvier, les témoignages des familles imposaient un autre mot : résilience.

Safia Hamoudi, veuve de Khaled Belkacemi, tenait à dire merci et a invité à «ne pas juger l’autre quel que soit son nom, son origine, apparence ou sa couleur de peau». 

Puis son fils d’ajouter : «Faire des efforts pour se rapprocher, se connaître, se reconnaître, se dire bonjour dans la rue quand on se croise».

«J’ai mis du temps à reconnaître la beauté et la bonté qui jaillit de l’horreur», est venue raconter Nathalie Provost, qui avait 23 ans ce jour de décembre 1989 où elle est tombée sous les balles du tueur de Polytechnique. 

«J’ai mis du temps à me relever, mais déjà je vous vois presque debout», s’est-elle émerveillée. 

«Je vous entends avoir la force de dire merci. Je vous vois, ensemble, nous parler de tolérance et de rapprochement. Vous nous ouvrez la porte et votre cœur malgré tout.»

Ce témoignage a ajouté à ceux des familles une force et une perspective que l’on n’aurait sans doute pas vues autrement.

Dans le stationnement de l’église catholique Notre-Dame-de-Foy, 2000 personnes rassemblées au pied de la tribune. Des couples, des jeunes, des familles, des enfants. Des origines et confessions diverses. 

Moins nombreux peut-être que ce que j’aurais imaginé, mais beaucoup pour un soir soufflé par un vent aussi glacial.

En fond de scène, le clocher de pierres de l’ancienne église et le vieux presbytère épargné par l’incendie de 1977. 

Derrière, la Grande Mosquée où des participants venaient déposer leur lampion et des mots de réconfort au sortir de la vigile. 

Des élus de tous niveaux et de toutes familles politiques y étaient, ce qui a donné à ce rassemblement une portée symbolique forte.

Sur le plan politique, c’était cependant une sortie facile. Cela n’enlève rien à la sincérité de leur compassion ni à la peine qu’ils ont pris de se déplacer.

Mais c’était une sortie sans risque politique. Il n’y avait même pas à se demander : est-ce que j’y vais ou pas? Il fallait y être et ils y étaient.

Pas de question non plus sur ce qu’il convenait de dire ou ne pas dire. Le script s’imposait de lui-même. 

Redire son empathie pour les victimes, les familles et les proches. Pour la communauté musulmane et celle, plus large, de Québec et du pays, touchées aussi à des degrés différents, par le drame.

Le script, c’était de condamner l’intolérance, la haine et la violence. De redire que ce qui est arrivé à la Grande Mosquée de Québec, on souhaite que ça n’arrive plus jamais. Ni ici ni ailleurs.

Le script, c’était d’inviter au vivre-ensemble, à l’ouverture et au respect des différences.

Ces choses, il convenait bien sûr de les redire en ces jours de commémoration.

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Le plus difficile, c’est ce qui vient après : résister à la tentation. 

Résister à la tentation d’utiliser la mosquée, le voile, les signes religieux, l’immigration et les peurs de l’autre à des fins politiques.

D’en faire des instruments et des programmes qui risquent de raviver les tensions et discours extrêmes et, ce faisant, saboter les efforts du vivre-ensemble.

En cette année électorale qui commence, il sera difficile d’éviter complètement ces enjeux. On peut cependant se souhaiter que les dérapages pourront être évités.

Le plus difficile, ce sera de réussir une meilleure éducation aux différences culturelles pour désamorcer enfin les peurs inutiles qui viennent de l’ignorance de l’autre. 

On y revient toujours, on se dit que c’est là qu’il faut agir, mais on n’y met pas toute la volonté qu’il faudrait.

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«Ce soir, j’aurais une question pour vous tous», a lancé le premier ministre Justin Trudeau, sortant du script prévisible.

C’est facile, dit-il, de condamner le racisme. «On sait c’est qui les racistes, c’est l’autre, les nonos qui se promènent avec des pattes de chiens sur le t-shirt. C’est toujours l’autre.»

Mais si c’est l’autre, pourquoi le mot islamophobie met-il si mal à l’aise? Le plus difficile sera de trouver réponse à cette question.