En y regardant de près, ce n’est pas vraiment laid, un pissenlit. C’est même assez joli, et pratique aussi.

Le pissenlit par la racine et les fleurs

CHRONIQUE / Après-midi tranquille, les genoux et les mains dans la terre, avec ma douce on prépare un petit coin de plus pour des fleurs sauvages au pourtour du potager, mélange de vivaces et de saisonnières qui devraient attirer, nourrir et réjouir les insectes et butineurs.

Entre deux vers de terre qu’on essaie de ne pas trop déranger, une reine bourdon a l’air perdu, elle semble peiner à se déplacer. Je la prends au creux de ma main, la dépose sur un pissenlit tout près. Je vous le dis, j’ai entendu son soupir de soulagement, elle m’a fait un petit clin d’œil complice, est repartie à ses affaires.

Elle ne doit pas s’être envolée trop loin, l’alisier est en fleur, le muguet s’étire, les lilas ne devraient pas tarder, y a sur le terrain des petites fleurs aux noms très scientifiques de petites fleurs bleues et petites fleurs blanches, et du pissenlit en masse aussi.

Ben oui, du pissenlit. Pissenlit que je me fais un devoir de ne pas couper en ce long début de saison, histoire justement d’accommoder en ces temps plus difficiles les bourdons, abeilles et autres insectes qui se cherchent un brin de nectar pour partir la famille en santé.

Mais c’est laid le pissenlit sur la pelouse, So! Ça fait pas propre!

Ah oui? Honnêtement, je ne possède pas des études ès esthétique de la nature et je ne prétends pas non plus être la Jean Airoldi de la pelouse, mais des petites fleurs jaunes sur une pelouse verte, je ne trouve pas ça laid pantoute. Me semble même que ce sont des couleurs naturellement complémentaires.

Le pissenlit, c’est de la couleur, de la diversité, un travail tout naturel aussi dans le sol qu’il aère et dont il rebrasse les minéraux, sans compter que ça se mange et ça se boit — y aura assurément des amateurs de fleurs dans la salade et de vin de pissenlit dans la salle pour nous rappeler le bon goût de leur dernière dégustation — et que ça assure drôlement le bonheur et une partie de la survie de mon amie reine bourdon.

Mais un jour, difficile de savoir quand et comment exactement, un étrange quelqu’un quelque part a décidé que la pelouse, ça devait ressembler à un vert de golf. Mieux encore, à un tapis de salon, d’un vert uniforme, court, une coupe bien égale, pas un poil, un trèfle, un pissenlit ou une petite graminée qui dépasse.

Cet étrange quelqu’un quelque part a réussi à en faire un dogme, voire un business. Dans les allées des grandes surfaces et en une de leurs circulaires, des outils, des produits, des propositions miracles pour éliminer ce pissenlit qui nous envahit.

Et nous voilà en train délibérément d’arroser de pesticides, d’insecticides et de concoctions magiques nos vertes pelouses, d’en extraire à genou chaque petite chose qui n’est pas un brin d’herbe, de se magasiner chaque été un nouvel extracteur de pissenlit qui ne fonctionnera pas davantage que le précédent et de se lever la nuit pour arracher les derniers-nés des pissenlits afin de faire bonne figure devant le voisinage.

Et si on se donnait le mot dans le voisinage que le pissenlit, c’est joli, mais surtout très utile dans l’équilibre des choses, les butineurs nous en remercieront, vous les entendrez même soupirer de soulagement avant de retourner à leurs affaires en vous gratifiant d’un clin d’œil entendu.