De nombreuses personnes ont peur de prendre la parole en public. Mais il faut apprendre à changer notre relation avec cette émotion et non tenter de la vaincre, estime le médecin et psychothérapeute Russ Harris.

Le piège de la confiance en soi

CHRONIQUE / Il n’a pas perdu de temps. Dès sa première année d’études en médecine, il a commencé à boire beaucoup d’alcool au quotidien.

Parmi les brillants étudiants qui l’entouraient en classe, il avait l’impression d’être un imposteur. Et le doute revenait cogner chaque fois qu’il ouvrait une de ses livres d’anatomie, de physiologie ou de biochimie. Alors il les refermait.

Pendant ses deux premières années de médecine, il a raté tous ses examens. Mais le comble du déshonneur est survenu en troisième année, lorsqu’il a dû être transporté à l’hôpital pour une intoxication à l’alcool. 

«La honte que j’ai ressentie a été terrible, mais pas autant que ma gueule de bois», raconte le gars en question, qui s’appelle Russ Harris. 

Vous serez peut-être étonnés d’apprendre qu’il est finalement devenu médecin, puis psychothérapeute et qu’il est aujourd’hui une des figures le plus connues d’une thérapie de plus en plus reconnue par les scientifiques et les cliniciens — l’ACT, la thérapie d’acception et d’engagement. 

Les livres de Harris se retrouvent dans la section croissance personnelle des librairies. Vous auriez le droit de vous méfier, mais vous ne devriez peut-être pas. 

Sonia Lupien, directrice du Centre d’études sur le stress humain et chroniqueuse à Medium Large, avait ainsi décrit un de ses bouquins, Le piège du bonheur, dans La Presse :

«Si jamais vous souffrez trop de «beurk» et de «ma vie ne vaut rien», lisez ce livre. C’est un des meilleurs livres scientifiques écrits pour le public que j’ai lus depuis très longtemps. On y apprend que les émotions négatives — tout comme la douleur — sont essentielles pour notre survie et qu’il faut arrêter d’avoir peur d’avoir des émotions négatives».

J’ai envie de faire le même éloge d’un autre de ses livres, Le grand saut, de l’inertie à l’action, un livre sur la confiance en soi — ou, plutôt, sur son piège. 

Dans l’introduction, Harris revient sur ses années d’abus d’alcool alors qu’il étudiait en médecine et explique qu’il sentait le besoin de boire pour combler son manque de confiance en lui. 

Ce n’était d’ailleurs pas juste à l’université : à moins d’être ivre, il n’osait jamais inviter une fille à sortir. Et quand il réussissait à se faire une blonde, il mettait fin à la relation au bout de deux semaines. 

«Je me disais que si je rompais rapidement elles n’auraient pas le temps de réaliser combien j’étais «inadéquat» ; autrement dit, je me rejetais avant que quelqu’un d’autre n’ait la chance de le faire», explique-t-il. 

Bref, le gars sait c’est quoi de manquer de confiance en lui. Mais ce qui intéressant, c’est que sa prescription n’a rien à voir avec les balivernes psycho-pop habituelles du genre autosuggestion et affirmations positives recommandées pour affronter nos peurs. 

Non, ce que Russ suggère, c’est d’arrêter de se battre contre la peur et de l’accepter. Et ensuite, de «défusionner» des pensées négatives auxquelles cette émotion est associée. 

La peur n’est pas le problème, explique-t-il. Elle a évolué chez l’espèce humaine pour détecter des menaces dans l’environnement et assurer notre survie. Alors, n’essayez pas de la tasser de là, notre cerveau est câblé comme ça. 

On n’a pas d’emprise sur la peur, mais on peut déterminer l’emprise qu’elle a sur nous en refusant de «fusionner» avec les pensées qui vont avec : l’autodénigrement, les craintes, les jugements, les comparaisons avec d’autres personnes. 

Harris propose donc de «défusionner» de ces pensées négatives. La première étape consiste à remarquer qu’elles sont là et à les observer. Ensuite, on peut leur souhaiter la bienvenue, les chanter dans notre tête ou même les réciter avec une voix ridiculement grave ou aiguë. 

Ainsi, on établit une certaine distance par rapport à notre peur, et elle cesse de nous paralyser. «La véritable confiance en soi n’est pas l’absence de peur, écrit Harris ; elle découle plutôt d’un rapport transformé par rapport à la peur». 

Concrètement, disons que vous êtes terrorisé à l’idée de vous exprimer devant un public, comme c’est le cas de bien de gens. Vous voyez le lutrin sur scène, vous sentez monter la peur, votre respiration s’accélère, votre pouls augmente, vos poils se dressent, vos mains sont moites.

Pendant ce temps, votre esprit vous dit : ah non, tu vas oublier ton texte, tu vas trébucher sur des mots, tu vas être plate, tu vas avoir l’air fou devant un paquet de monde. 

Les disciples de l’autosuggestion vous conseillerait de vous dire : je suis capable !, je vais y arriver !, je suis le meilleur ! Harris, lui, suggèrerait de remercier votre esprit pour ses commentaires très aidants. 

Russ Harris répète je ne sais plus combien de fois dans son livre que c’est un piège de penser qu’on doit se sentir confiant avant d’agir. En fait, c’est le contraire qui se produit. C’est quand on agit qu’on développe de la confiance en soi.

À la radio de CBC, je me souviens d’avoir entendu une entrevue avec un comédien au théâtre qui disait qu’il offre toujours à sa peur une place en première rangée. Il l’incarne dans une forme humaine et la salue mentalement avant de monter sur scène. Elle le regarde durant toute la pièce, sans jamais quitter son siège.

Et à la fin, si je me souviens bien, elle l’applaudissait.