Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Gilles Caron
Gilles Caron

«Le petit jaune, assis-toi au milieu»

CHRONIQUE / Gilles Caron n’a jamais oublié ce jour de mai 1963, il avait huit ans, était allé se baigner à L’Ange-Gardien à la piscine Turmel avec un petit voisin.

Ce jour-là aurait pu être son dernier.

«Pour s’en revenir, on a eu l’idée de faire du pouce. Dans ce temps-là, on était fantasques, on était jeunes. On s’est dit : “on est deux, ça va être ok, ça va être plus sécure”.» Ils se sont plantés sur le bord du boulevard Sainte-Anne, et une voiture s’est arrêtée pas longtemps après. «Je me souviens, il y avait plein de bidules dedans, je pense avoir vu un marteau sous le siège.»

Gilles se souvient que, dès le départ, l’ambiance était lourde, que leur conducteur n’était pas jasant. «Il ne parlait pas, il était très froid.»

Quelques minutes plus tard, l’homme s’est arrêté sur l’accotement. «Il est sorti, on pensait qu’il allait se soulager, mais…» Silence. «Il s’est masturbé devant l’auto. À huit ans, on ne sait pas trop, on trouve ça bizarre. On s’est dit : “c’est un fou, lui. Qu’est-ce qu’on va faire? On débarque-tu?” On n’a rien fait, on est restés dans l’auto. On avait peur que ce soit pire, qu’il nous rattrape…»

L’homme est revenu. «Jusque-là, c’était mon ami qui s’était assis dans le milieu. J’avais un gilet jaune, il m’a dit : “toi, le petit jaune, assis-toi dans le milieu.”»

Il s’est exécuté.

Ils sont repartis, l’ambiance était à couper au couteau, Gilles et son ami savaient qu’ils étaient dans le trouble, mais ils ne savaient pas comment se sortir de là. «On est repartis en direction du haut Boischatel et, quand on était rendus dans la côte – j’habitais dans la côte –, il a continué. On lui disait : “on est rendus”, mais il a continué.»

Gilles et son ami étaient tétanisés.

«Il a tourné sur l’avenue Royale vers la Plage Fortier à l’Ange-Gardien, puis il a pris un chemin de terre, il devait connaître le coin. Là, on sentait le danger, on était gelés. On s’est demandé : “qu’est-ce qu’on peut faire?” On cherchait des solutions…»

L’homme a immobilisé sa voiture dans un coin isolé, en est descendu. «Le petit jaune, sors de l’auto.» Le petit Gilles est sorti. «Là, il ouvre son coffre, il me dit : “prends une bière dans le coffre”. Je me suis penché et là, j’ai piqué une course dans le bois, j’ai couru tant que j’ai pu, je suis allé me cacher.»

Son ami était encore dans la voiture. «L’homme lui a saisi le bras par la fenêtre, mais mon ami a réussi à se démener en se tirant par le bras de vitesse. Mon ami était fort, il était nerfé, il a réussi à se déprendre et il est sorti de l’autre bord [côté conducteur]. Il s’est sauvé en courant, il a réussi à s’échapper.»

Les deux enfants sont restés tapis dans la forêt. «Je suis resté caché dans le bois plusieurs minutes et, un moment donné, j’ai crié. Et mon ami m’a répondu. On est retourné à la maison par la route en longeant la ligne du bois, on s’est dit : “s’il y a quelque chose, on va pouvoir se sauver dans le bois.”»

Ils n’ont pas revu l’homme.

Gilles a raconté sa mésaventure à ses parents, qui en ont fait peu de cas. «Je trouve ça spécial que mes parents n’aient rien fait. Peut-être qu’ils ont fait quelque chose, mais ils ne m’en ont jamais reparlé.» 

Pendant 57 ans, Gilles n’en a plus jamais parlé à personne.

Jusqu’à aujourd’hui.

Tous ses souvenirs sont remontés d’un coup il y a deux semaines quand il a vu la bande-annonce d’une série télé au canal Investigation : Léopold Dion, confession d’un tueur. «Quand je lui ai vu la bette à la télé, je me suis dit : “c’est lui”. L’image que tu as dans la tête depuis tout ce temps-là et là, tu le vois, 57 ans plus tard.»

Léopold Dion, surnommé le monstre de Pont-Rouge, a attiré et sauvagement assassiné quatre garçons au printemps 1963, âgés de huit à treize ans.

Il a été tué en prison en 1972.

Gilles Caron, enfant

Pour Gilles, il ne fait pas de doute qu’il a échappé aux griffes du tueur en série. «C’était un homme planté. Il avait de grands bras le long du corps, il avait une face froide, je n’ai jamais revu de type qui ressemblait à ça. Je ne me rappelle pas avoir eu de conversation avec lui, il était dans sa bulle, c’est comme s’il n’était pas capable de nous parler. C’était basic, ce qu’il disait.»

Depuis qu’il a revu son visage, Gilles ne pense qu’à ça. «J’ai rien que ça dans la tête. Enfant, j’étais très doux, je souriais toujours, mes parents disaient que j’étais sage comme une image. Mais après ça, mon caractère a changé, j’étais plus agressif, plus batailleur. Je n’étais plus comme avant.»

Il avait perdu son innocence. «J’ai été élevé par des adultes, mes frères étaient tous plus vieux, je me suis toujours bien entendu avec les adultes, mais il y avait une crainte. J’ai fait des arts martiaux pendant 15 ans, ça ne doit certainement pas être étranger à ça.» Pour pouvoir se défendre, au cas où.

À sa façon, il a voulu empêcher que d’autres enfants vivent ça. «J’aidais les familles de Montmorency où j’ai toujours habité. Quand on entendait dire qu’il y avait un pédophile, j’allais les voir, je leur disais de faire attention.»

Autre chose. «J’ai toujours accroché sur les tueurs en série, je trouvais ça spécial de m’intéresser à ça.»

Il aura donc fallu presque 60 ans avant que Gilles Caron se libère de ce lourd secret qu’il gardait enfoui depuis ce jour de 1963. À 65 ans, il prend la mesure de la chance qu’il a eue de s’échapper, d’échapper à la mort.

- Qu’est-ce que ça fait d’en parler après tout ce temps?

- Ça fait du bien. Enfin...