Un requin de l'aquarium du zoo de Granby

Le pavillon des prédateurs

CHRONIQUE / Un budget qui réussit à donner à manger aux requins, piranhas et autres prédateurs envoie l’image d’un état au-dessus de ses affaires.

Il nous vient spontanément en tête plusieurs noms de requins des affaires, de la politique et de la vie civile prêts à mordre dans l’argent public et qui seraient à leur place dans les futurs bassins de l’Aquarium du Québec. Sans parler des fédérations de médecins.

Je laisserai à l’institution le plaisir de faire ses choix parmi les prétendants naturels. 

Plus sérieusement, cette aide de 50 millions $ à un pavillon des prédateurs, aussi méritoire soit-il au plan récréotouristique, ne faisait pas partie des grandes urgences sociales. 

Pas plus que la gratuité un dimanche par mois dans les grands musées et autres mesures-bonbons de ce budget préélectoral.

Ce crédit d’impôt de 750 $ par exemple pour les acheteurs d’une première maison, pour couvrir (une partie) des frais afférents: notaire, taxe de bienvenue, déménagement, etc. 

Comme les factures ne seront pas exigées pour obtenir le crédit, les acheteurs pourront récupérer l’argent de la pizza et la bière pour les amis déménageurs. Du bonbon. 

Cela pose la question. Le gouvernement est-il à ce point au-dessus de ses affaires? 

Le feu d’artifice des superlatifs lancé par le ministre des Finances Carlos Leitão et le président du Conseil du trésor Pierre Arcand pour autoqualifier leur budget donnait à le croire.

«Tournant historique», «plus important… de l’histoire du Québec», «effort le plus ambitieux», «meilleure performance économique en 20 ans», etc.

L’annonce d’investissements de 100 milliards $ en 10 ans pour les infrastructures et la mobilité durable était un symbole particulièrement fort qui mérite d’être salué. Le budget de la Culture, auquel on consacre les plus grosses sommes en deux décennies, est aussi un symbole fort.  

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Je n’étais pas dans les coulisses des ministères et des cabinets politiques, mais j’imagine que ce fut un budget agréable à faire. Faire plaisir à tout le monde ou presque est plus aisé que d’être contraint à des choix déchirants et à souffrir la grogne de ceux à qui on a dit non.

Il ne s’est d’ailleurs trouvé personne pour reprocher au gouvernement de réinvestir en éducation, en santé et dans les autres «missions» délaissées ces dernières années. 

La seule véritable critique sur les dépenses est venue de François Legault, qui martèle qu’on donne 1 milliard $ de trop par année aux médecins spécialistes, au lieu de le donner aux familles.

Quelques critiques aussi sur la tiédeur du gouvernement à l’endroit des géants du commerce électronique. On les invite à percevoir la taxe de vente, mais sans prendre les moyens de les y contraindre, comme si on était gêné de s’attaquer aux gros poissons.   

Maintenant qu’il en a les moyens, l’État prodigue est de retour aux affaires, a plaidé M.Leitão. «Le gouvernement a les moyens de ses ambitions», assure-t-il.

La réalité dit cependant autre chose.

1. Le gouvernement a dû puiser 1,5 milliard $ dans sa réserve de stabilisation pour équilibrer son budget de 109 milliards $. Techniquement, les revenus de la prochaine année ne couvrent pas les dépenses prévues.

2. Le gouvernement a profité de revenus inattendus en raison de la bonne santé de l’économie. Ce ne sera pas toujours le cas. 

3. Les projections montrent que la croissance des dépenses va ralentir dès l’an prochain. 

Il n’est pas exclu ensuite que le gouvernement doive revenir à l’austérité, retombe en déficit ou doive à nouveau piger dans ce qui restera alors de surplus.   

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Autant le budget fut facile à faire pour le ministre des Finances, autant il fut facile à critiquer pour les groupes d’opposition. 

Un budget «électoraliste», a résumé Nicolas Marceau du PQ. «Personne n’est dupe», d’ajouter François Bonnardel de la CAQ. On a «ramassé pendant quatre ans un butin électoral» qu’on dépense aujourd’hui, d’expliquer Manon Massé de QS. 

Un scénario presque caricatural que le gouvernement avait lui-même annoncé au moment des premières coupures.  

Un pavillon de prédateurs mordant pendant quatre ans dans les services publics et les contribuables et qui, une fois repus, desserrent les crocs sur des proies blessées en implorant leur reconnaissance.