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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

Le mot en «i»

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CHRONIQUE / Mi-juin, la DPJ de l’Estrie a reçu une volée de bois vert de la juge Pascale Berardino pour avoir placé deux enfants dans une mauvaise famille d’accueil et d’avoir même voulu les y laisser jusqu’à leurs 18 ans.

Devant le tribunal, la DPJ a juré n’avoir rien à se reprocher.

Fait inhabituel, la juge a exigé que la Direction de la protection de la jeunesse et le Centre intégré universitaire de Santé et de services sociaux (CIUSSS) de l’Estrie s’excusent pour avoir compromis la sécurité des enfants, qui sont d’ailleurs encore traumatisés par ce qu’ils ont vécu.

Eh bien, une partie du jugement a été portée en appel cette semaine, on refuse de s’excuser.

Quel est l’argument que sert le CIUSSS? «La Directrice [de la protection de la jeunesse] et le CIUSSS ne disposent ni des mêmes pouvoirs ni n’assument les mêmes responsabilités. L’amalgame de ces deux entités en l’espèce a eu pour conséquence de priver le CIUSSS du droit fondamental d’être entendu», a-t-on pu lire dans Le Journal de Québec.

Une raison administrative, donc, qui fait complètement abstraction du mal qu’on a fait à cette famille, un prétexte pour ne pas admettre ses erreurs.

Ça aurait fait si mal de s’excuser?

Ce n’est pas tout, la DPJ porte aussi en appel la partie où la juge exige que les grands-parents des enfants soient reconnus comme famille d’accueil de proximité et qu’ils soient rémunérés en conséquence, vu que ce sont eux qui réparent les pots cassés de la DPJ, tellement que la grand-mère a dû quitter son emploi.

La DPJ reconnaît que c’est le meilleur endroit pour les enfants, qu’ils y sont traités aux petits oignons, mais n’a pas l’intention de se plier au jugement. «Le Tribunal a erré en droit en passant outre aux dispositions législatives et réglementaires applicables et en ordonnant la rétribution de la grand-mère à titre de famille d’accueil de proximité.»

En somme, la DPJ dit à la juge que ce n’est pas de ses affaires. Peu importe si sa décision est dans l’intérêt des enfants, pour qu’ils puissent avoir plus de services.

Non, la DPJ s’entête.

Alors non seulement la DPJ n’accepte pas de se faire dire qu’elle s’est trompée, elle persiste et signe.

Elle n’est responsable de rien.

On touche ici au cœur du problème avec la DPJ, personne n’est jamais responsable de rien, surtout pas des erreurs. L’imputabilité, on n’en parle même pas, c’est un mot qu’on ne prononce sous aucun prétexte, le chapeau ne fait à personne. Au pire, on n’aura qu’à blâmer le logiciel de prise de décision.

Début mai, après le dépôt du rapport Laurent, le président-directeur général du CIUSSS de l’Estrie, Stéphane Tremblay, se confiait à La Voix de l’Est entre autres sur sa définition du mot en «i». «L’imputabilité, ce n’est pas toujours [pointé] sur une seule personne. C’est sur une équipe, sur une collectivité. [...] Tout dépendant de la situation du jeune et de sa famille, la société a une partie de responsabilité. Par la suite, les gens qui sont autour de la famille peuvent en avoir aussi. Tout dépendant le niveau de services, la DPJ peut avoir aussi une partie de responsabilité.»

Eh bien non, l’imputabilité, si on se fie au Larousse, c’est précisément la «possibilité d’attribuer à un individu la responsabilité d’une infraction.» De ça, la DPJ, comme le réseau de la santé et des services sociaux en général, est incapable. 

C’est toujours la faute à personne.

On aurait d’ailleurs pu s’attendre à ce que le rapport de la Commission Laurent recommande une plus grande imputabilité, que des gens, des vraies personnes, puissent être tenus responsables des ratés. Qu’on arrête de dissoudre la faute dans la chaîne de commandement comme du Tang à l’orange.

Et de la balayer sous le tapis de la confidentialité.

J’ai fait la recherche dans le rapport de 552 pages, on trouve seulement deux fois le mot en «i», d’abord à la page 48 où on présente «quelques thématiques» des chapitres, où on promet de parler d’«un leadership et [d’]une imputabilité accrue». Puis, quand on se rend au chapitre sur le leadership, pas un mot sur l’imputabilité.

La seule autre fois où on parle d’imputabilité, c’est à la page 339, et ça ne concerne même pas la DPJ. Les commissaires présentent un «projet socio-judiciaire de la Montérégie», une «solution pour les conflits sévères de séparation», on explique qu’«une intervenante psychosociale neutre, objective et indépendante intervient une fois par semaine pour une durée de six mois auprès des parents, qui sont imputables du succès de la démarche.»

C’est tout, nulle part ailleurs n’ai-je trouvé la moindre allusion à l’imputabilité de la DPJ.

Nulle part.

Et après, qu’on ne vienne pas s’étonner que l’organisme se sente au-dessus de toute critique, qu’il ne soit pas capable de reconnaître ses erreurs, à part quelques fois du bout des lèvres, et encore moins de s’excuser.

Qui se sent infaillible ne change pas.