Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Le masque qui… infecte ? Vraiment ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Plusieurs personnes de mon entourage viennent de tomber malade de diverses infections pulmonaires qui se révèlent finalement sans rapport avec la COVID-19. Ce sont toutes des personnes actives, ne fumant pas, âgées de 20 à 50 ans. Et leur autre caractéristique commune (à ma connaissance) est que, depuis deux mois, elles ont été obligées de travailler toute la journée avec un masque. Alors je me demande : le port du masque en lui-même pendant de longues heures n’est-il pas suffisamment malsain pour provoquer ce genre d’affection ?», demande Jacques Louis Ravenel, de Manosque, en France.

Après la thèse (fausse) que le masque provoque des intoxications au CO2, le risque d’infection respiratoire est sans doute l’argument sanitaire le plus souvent invoqué par les anti-masque. Et il existe une étude qu’ils brandissent parfois pour «prouver» — mais de manière abusive, j’y reviens tout de suite — leur point.

Il s’agit d’un article publié en 2015 dans le British Medical Journal - Open et qui a consisté à observer 1600 travailleurs de la santé œuvrant dans une aile d’hôpital à haut risque d’infection. Environ le tiers d’entre eux a simplement continué d’appliquer les règles usuelles au sujet du masque, c’est-à-dire qu’ils en portaient uniquement dans certaines circonstances; ceux-là ont servi de point de comparaison. Un autre tiers s’est fait demander de porter un masque chirurgical en permanence pendant leurs heures de travail. Et le dernier tiers a fait la même chose, mais avec des masques en tissu.

Résultats : ces derniers ont contracté 3,5 fois plus de «symptômes d’allure grippale» (toux, fièvre, congestion, etc.) que ceux qui portaient le masque seulement à l’occasion, et les auteurs de l’étude ont suggéré que l’humidité plus grande retenue dans le tissu pouvait peut-être l’expliquer. Si on ne s’en tient qu’à ça, alors on peut voir dans cette étude un argument contre le port prolongé du masque. Mais voilà, c’est une interprétation qui est contredite par le reste de l’étude : chez les participants qui ont porté le masque chirurgical en permanence, on n’a pas trouvé plus de symptômes, mais plutôt 3,8 fois moins que chez ceux qui ne l’ont porté qu’au besoin. Alors dans le pire des cas, on peut dire qu’il s’agit de résultats «équivoques», mais certainement pas d’une «preuve» contre le port prolongé du masque.

En outre, il ne s’agit que d’une seule étude. Quand on regarde l’ensemble de la littérature scientifique sur le sujet, on se rend vite compte qu’elle n’est pas équivoque du tout : non, porter le masque pendant longtemps n’accroît pas le risque d’infections. «En fait, honnêtement je ne vois tout simplement pas comment ça [attraper un microbe respiratoire à cause du masque, ndlr] pourrait arriver, à part à des gens complètement négligents qui laisseraient traîner leur masque n’importe où et ne le laveraient jamais», dit le microbiologiste Jean Barbeau, spécialiste du contrôle des infections à la Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal.

Si vraiment le fait de porter un masque de manière fréquente et prolongée pouvait avoir cet effet, on devrait l’observer facilement chez le personnel des cliniques dentaires, qui travaillent masqués à longueur de semaine. Or, dit M. Barbeau, «je suis les résultats de recherche là-dessus depuis 25 ans et c’est très clair : les équipes dentaires ne sont pas plus à risque de développer des infections respiratoires que le reste de la population.»

À cet égard, une étude assez éclairante est parue en 2014. Elle a consisté à faire porter des masques «comme d’habitude» à du personnel médical, puis à en examiner les faces intérieure et extérieure à la recherche de bactéries et de champignons microscopiques. En moyenne, le côté exposé à l’air ambiant contenait 166 «unités formant des colonies» (UFC, la façon la plus répandue de dénombrer les populations microbiennes) par millilitre; par comparaison, on n’en dénombrait que 47 du côté exposé à la bouche et au nez. Et si l’on ajoute à cela le fait que les microbes du côté intérieur proviennent majoritairement du système respiratoire, et sont donc déjà présents dans l’organisme, alors il devient on ne peut plus clair que le masque n’expose pas aux infections respiratoires, il protège.

«Tous les masques, qu’ils soient en tissu ou qu’ils soient des masques de procédure ou des N95, doivent être bien portés, indique M. Barbeau. (...) Les masques médicaux sont normalement jetables ou peuvent être re-portés exceptionnellement après des temps d’attente. Tous les masques sont des filtres et [peuvent se charger] de bactéries et d’autres microorganismes à leur surface. Par contre ça ne veut pas dire que les microorganismes vont proliférer : la plupart du temps ils vont disparaître après des temps variables. Mais si un masque reste humide (quel qu’en soit le type) pendant de longues heures ou même quelques jours, des moisissures peuvent s’installer exceptionnellement. Les masques doivent donc être bien entretenus par un lavage et un séchage adéquats.»

* * * * *

Vous vous posez des questions sur le monde qui vous entoure ? Qu’elles concernent la physique, la biologie ou toute autre discipline, notre journaliste se fera un plaisir d’y répondre. À nos yeux, il n’existe aucune «question idiote», aucune question «trop petite» pour être intéressante ! Alors écrivez-nous à : jfcliche@lesoleil.com.