Sylvie Bernier

Le jour où mon frère n’a pas pu nager

CHRONIQUE / La médaillée olympique Sylvie Bernier vient de faire le plus important plongeon de sa vie. Elle a sauté d’un tremplin haut de 16 ans de culpabilité en acceptant de publier un livre et de présenter un documentaire intitulé Le jour où je n’ai pas pu plonger.

Elle raconte le drame qui a marqué sa vie et celle de sa famille, le jour où son neveu Raphaël Bernier, 5 ans, est mort noyé, sous ses yeux, lors d’une excursion familiale guidée en canot sur une rivière à saumon de la Gaspésie, à l’été 2002.

Le récit est très poignant ; la famille, le bonheur des cousins et des cousines ensemble dans un splendide décor naturel ; un méandre de rivière au fort courant à environ un kilomètre de la fin du parcours ; un embâcle formé d’arbres et de branches renverse l’embarcation qui pique au fond, entraînée par un fort courant en profondeur. Le canot est renversé, prisonnier de l’amas de branches. Le père, la mère et le grand frère de Raphaël, Antoine, émergent de l’eau, alors que l’enfant de 5 ans reste coincé sous l’embarcation. Son père, sur l’embâcle, regarde vers le fond de la rivière avec des lunettes polarisées et voit le petit bras de son fils qui sort de l’embarcation.

Sylvie Bernier avait laissé ses deux enfants en sécurité sur la rive avant de rejoindre son frère et sa belle-sœur affolés sur les lieux du drame.

Elle n’a pas pu plonger

« J’ai enlevé ma veste de flottaison pour plonger dans la rivière afin de sauver mon neveu, mais mon frère m’a empêchée. Il n’a pas voulu que je plonge dans la rivière. C’était trop dangereux, a raconté Sylvie Bernier, lors d’une entrevue téléphonique, mercredi matin.

« Il m’attrape par les bretelles de mon maillot et me dit : ‘‘NON, tu n’y vas pas ! ’’ », a-t-elle écrit dans son récit.

Il lui aura fallu 16 ans pour replonger dans cette triste histoire et sensibiliser tout le Québec à l’importance de la sécurité dans les activités nautiques et de plein air. Celle qui valorise les activités en plein air s’est donné comme mission de mettre en lumière les 33 recommandations de l’enquête du coroner à la suite du décès de Raphaël, en plus d’initier tous les jeunes du Québec au programme Nager pour survivre.

Sylvie Bernier a été ravagée par ce drame qui est demeuré enfoui dans son for intérieur. Elle est envahie par la culpabilité de ne pas avoir plongé dans la rivière en 2002, pour sauver le fils de son frère.

« Je ne pensais pas réveiller un tel tabou. C’est extraordinaire de voir comment il y a de gens au Québec qui ont des histoires avec l’eau ; des quasi-noyades, des peurs et des événements traumatisants vécus par des frères, des sœurs, des parents, c’est inimaginable », se rend compte Sylvie Bernier, qui est sur toutes les tribunes depuis le lancement de son livre, lundi.

Sylvie Bernier est retournée sur le plongeon, 35 ans après les Jeux olympiques de Los Angeles, pour le tournage du documentaire  La fois où je n’ai pas pu plonger.

Un enfant sur deux ne sait pas nager

« On avait les statistiques disant qu’un enfant sur deux ne sait pas nager et que 70 % des enfants en milieu défavorisé ne savent pas nager. Ces enfants sont devenus des adultes qui ne savent pas nager, et ça multiplie les risques d’accident si les gens ne portent pas leur veste de flottaison ou commettent des imprudences », fait valoir la plongeuse olympique.

« Dans le programme Nager pour survivre, on demande aux enfants qui savent nager de lever leur main, et près de 95 % disent savoir nager, mais les enfants et les adultes surestiment leurs habiletés aquatiques. Les gens pensent qu’ils savent nager, mais à la fin, on se rend compte qu’ils savent se baigner. On descend dans le lac, on se trempe jusqu’au cou, on flotte en eau peu profonde. Même chose dans une piscine, on s’amuse et on se baigne, met en relief celle qui a fait du programme Nager pour survivre l’engagement d’une vie. Le programme est passé de 2000 jeunes à 14 000 jeunes en quelques années et là, on veut atteindre 94 000 jeunes. C’est à ça que va servir la campagne de financement. »

« Ça fait trois jours que je raconte mon histoire sur toutes les tribunes et je suis fascinée. Je ne peux même plus suivre toutes les discussions sur les réseaux sociaux à la suite des entrevues que j’accorde. Jamais je n’aurais imaginé que j’allais réveiller toutes les consciences et les inconsciences liées aux traumatismes face à l’eau. Le documentaire et le livre vont réveiller plusieurs souvenirs et rouvrir des cicatrices, comme cela s’est produit pour moi. Mon histoire va peut-être permettre à certaines personnes de trouver les mots pour aborder leur traumatisme face à l’eau. »

Notre histoire de famille

L’histoire de Sylvie Bernier m’a poussé à parler à mon frère Denis. Nous avons vécu un drame semblable dans notre famille alors que mon frère Bertrand est mort noyé à 15 ans, en 1972, dans le lac Clairval. J’avais 12 ans à cette époque. Mon frère Denis avait 17 ans quand Bertrand s’est noyé sous ses yeux. Ce n’est pas un sujet tabou. Nous en parlons à l’occasion, mais je n’ai jamais su si mon frère Denis avait développé une culpabilité face à ce drame et comment il a porté ce souvenir toute sa vie durant.

Je lui ai envoyé l’histoire de Sylvie Bernier pour revenir sur l’été de 1972. « Tu m’as fait pleurer pendant une heure de temps, m’a-t-il dit, quand je lui ai parlé au téléphone, de sa résidence de Valleyfield, mercredi après-midi. J’avais mis ça derrière moi depuis longtemps. J’ai vécu de la culpabilité pendant quelques années, mais mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs m’avaient tout de suite rassuré à l’époque en me disant que ce n’était pas ma faute. »

À 17 ans, on se sent un peu responsable de son frère de 15 ans. Une dizaine d’amis avaient décidé d’aller en camping pour quelques jours au manoir Clairval, voisin de la Réserve faunique des Laurentides, pour fêter la fin de l’année scolaire. Mon frère Bertrand et son ami Pierre étaient partis en pédalo sur le lac. Il manquait un bouchon sur un flotteur du pédalo, propriété du terrain de camping. Le pédalo a renversé, et les deux ados se sont retrouvés à l’eau, pas de gilet de flottaison. L’ami Pierre a réussi à nager jusqu’à une petite île au bout du lac, mais mon frère Bertrand n’y est pas arrivé. Un autre ami du groupe, Baptiste, est parti à la nage pour le récupérer et a réussi à le traîner par les cheveux à deux reprises, mais Bertrand s’est retrouvé au fond du lac. Ce sont les plongeurs de Gravel et fils qui ont retrouvé mon frère en fin de soirée. Ce fut un été très triste pour la famille et les amis.

« J’ai plongé pour aller le chercher »

« J’ai lu l’histoire de Sylvie Bernier, mais pour moi, c’est plutôt ‘‘La fois où je n’ai pas pu nager’’. Je le voyais flotter au bout du lac et j’ai plongé pour aller le chercher, mais après 50 pieds. Je me suis rendu compte que je ne savais pas assez nager pour me rendre à lui. J’ai viré de bord, en nageant avec la tête en dehors de l’eau, en avalant des bouillons », m’a-t-il raconté, pour la première fois.


«  Je me suis rendu compte que je ne savais pas assez nager pour me rendre à lui.  »
Denis Blackburn

Le documentaire de Sylvie Bernier sera diffusé le samedi 13 avril, à 22 h, sur les ondes de Radio-Canada. Une histoire qui va réveiller bien des traumatismes aquatiques. Mes frères Denis et Bertrand, comme 50 % des jeunes du Québec, avaient appris à se baigner, pas à nager. Sylvie Bernier s’est donné comme mission de régler ce problème avec le programme Nager pour survivre. Elle a besoin d’argent pour y arriver ; elles nous demandent de l’aider. Acheter ce livre est un premier geste de financement. Vous vous sentirez sûrement interpellés par le récit.