François Bourque

Le jour où le trafic reviendra

CHRONIQUE / À l’heure où la peur, le télétravail et le ralentissement économique plombent les appuis au transport en commun et au projet de tramway le conseiller de Démocratie Québec, Jean Rousseau, fonce à contre-courant.

Dans une lettre au premier ministre François Legault, M. Rousseau propose de bonifier l’offre en fusionnant les sociétés de transport de Québec et de Lévis et en dessinant un «nouveau» périphérique dédié au transport collectif, à savoir: 

1- un métro sous-fluvial de centre-ville à centre-ville, dans l’axe du troisième lien décrit par le gouvernement de la CAQ.  

2- une ligne de trambus qui relierait le pôle d’échange de Ste-Foy à une des stations du métro, dans l’est de Lévis.

On retrouve ici le tracé de tramway-SRB dont les maires de Québec et de Lévis avaient beaucoup vanté les mérites il y a quelques années, jusqu’à ce que les coûts fassent dérailler le projet. Et les relations personnelles entre les deux maires.

Ce tracé empruntait le Pont de Québec, puis le boulevard Guillaume-Couture jusqu’au campus de Desjardins. On parlait aussi d’une antenne du côté de la Route des Rivières, à St-Nicolas. 

Les citoyens de Lévis, qui sont de plus en plus nombreux à se déplacer vers l’est ou l’ouest sans traverser sur la rive nord, y auraient trouvé leur compte. 

Je pensais à l’époque que c’était une bonne idée. 

Je le pense toujours. D’autant plus que l’administration Lehouillier a renoncé depuis à des corridors centraux de transport en commun sur Guillaume-Couture et leur préfère de petits bouts de voies réservées en «latéral». Rien pour stimuler l’attractivité du transport collectif.  

La vision que propose le conseiller Rousseau rappelle celle exprimée l’an dernier par le groupe GIRAM sur la rive-sud. 

Les environnementalistes proposaient un tramway-métro de centre-ville à centre-ville et une ligne de tramway sur Guillaume-Couture et le Pont de Québec.

Le scénario de M. Rousseau implique l’abandon du volet autoroutier du troisième lien pour n’en conserver que celui du transport collectif pour lequel «les gens ont tous fait wow», se souvient-il. 

On voit d’ici la résistance. Cette autoroute fut la promesse phare du gouvernement dans la région de Québec. 

Un sondage Léger publié lundi dans le Journal de Québec suggère que la pandémie a grugé les appuis à ce projet montre, comme à ceux du tramway.  

Des citoyens jadis favorables s’interrogent aujourd’hui sur la pertinence du troisième lien. Même le chef de l’Opposition à l’hôtel de ville, M. Jean-François Gosselin, semble douter de l’urgence de le mettre en chantier, compte tenu des autres priorités.  

Le gouvernement Legault n’a cependant donné à ce jour aucun signal qu’il pourrait reculer sur le volet autoroutier, mais s’il veut nous surprendre, on va l’écouter avec intérêt. 

Le scénario d’un métro sous-fluvial «maximise le positif» et «minimise le négatif» du troisième lien, plaide le conseiller Rousseau. 

On pense ici à l’hypothèse, catastrophique, d’une sortie d’autoroute dans le quartier St-Roch. 

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M. Rousseau insiste sur les mots «rapide» et «efficace». Il a raison. Ce sont des mots clés pour espérer augmenter l’attractivité du transport en commun. 

Je sais qu’il y a aussi de bons arguments «écologiques», mais au final, ce sont les arguments pragmatiques qui ont les meilleures chances de convaincre. 

Ce n’est pas compliqué. Pour que des citoyens se convertissent au transport en commun, il faut que celui-ci puisse «battre l’auto». Permettre d’arriver à destination plus vite ou pour moins cher, avec moins de tracas et de coûts de stationnement, moins de perte de temps si on peut travailler en route, etc.

Aux mots «rapide» et «efficace», il faut cependant en ajouter quelques autres comme «pertinence», «mesure» et «coût public». 

C’est ce qui manque à la proposition de monsieur Rousseau, je trouve. Le conseiller tient par exemple à un métro sous-fluvial qui roulerait sur rail. «Ça ne peut pas être l’autobus», insiste-t-il. Question de «volume et de rapidité».  

Il ne m’a pas convaincu. Ce qui donne de la rapidité à un transport public urbain, c’est de rouler dans des corridors exclusifs où il n’est pas ralenti par le trafic ou par des feux de circulation. Il importe peu alors que ce soit un train, un tram ou un autobus. 

Quant au volume, il est vrai qu’un tramway (ou un métro) a une plus grande capacité, mais il faudrait ici pouvoir faire la démonstration du besoin. 

La dernière enquête Origine-Destination rappelle que les trois quarts des déplacements inter-rives se font actuellement dans l’ouest du territoire. La destination de ces citoyens ne va changer du jour au lendemain, même avec un métro au centre-ville.

M. Rousseau suggère de faire émerger ce métro à Expo-Cité. Pourquoi si loin? Dans l’hypothèse d’une autoroute, on peut comprendre. C’est même une obligation pour ne pas saboter les efforts d’aménagements dans St-Roch. 

Mais pour un transport en commun en provenance de Lévis, un tunnel pourrait s’arrêter au centre-ville, ce qui ferait moins de kilomètres à creuser.

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M. Rousseau croit que le modèle de deux sociétés de transport, une sur chaque rive, a «atteint ses limites» et qu’il est temps de «passer à une autre étape».   

II m’est arrivé souvent d’en faire la suggestion, découragé que j’étais de l’incapacité de ces sociétés depuis 30 ans à organiser un service inter-rives intégré. 

Il est possible qu’une fusion puisse faciliter les choses, mais je pense que le vrai problème est ailleurs, quelque part entre un manque de vision et un manque de volonté politique.

Une société de transport unique devant servir deux maîtres qui ne s’entendent pas, aura du mal à faire beaucoup mieux que les sociétés actuelles. 

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Le conseiller Rousseau a envoyé copie de sa proposition à tous les députés de l’Assemblée Nationale, bien que l’idée soit très embryonnaire et bien incomplète encore.

N’étant pas un spécialiste des transports, M. Rousseau a au moins eu la sagesse de ne pas lancer de chiffres ou de prix, ce qui n’est pas donné à tous les apprentis sorciers qui se risquent parfois à dessiner des plans de transports sur la place publique.

J’ai compris que ce réseau régional ne changerait rien au projet de tramway qui sera soumis dans quelques semaines aux consultations du BAPE.

La suggestion a cependant le mérite d’élargir la réflexion et de rappeler qu’il y aura un jour un après-COVID. 

Des gens vont éventuellement retourner au travail, à l’école, au spectacle. Le retour du trafic, même atténué, nous confrontera alors à la nécessité d’une meilleure offre de transport en commun. En attendant, «on serre les dents» et on salue le gouvernement de garder le cap sur le projet de transport de Québec.