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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Armand Fafard, ingénieur forestier, était assistant-chef d’une mission d’arpentage pour le gouvernement du Québec.
Armand Fafard, ingénieur forestier, était assistant-chef d’une mission d’arpentage pour le gouvernement du Québec.

Le héros d’Armand Fafard

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CHRONIQUE / «À la fin de l’après-midi, alors qu’en pleine détente nous étions à pêcher de la truite arc-en-ciel, le gardien du barrage qui avait réussi à capter un message téléphonique, s’approcha de nous en criant à pleine force : “Y a-t-il un Fafard dans votre équipe?”»

On est en juin 1925, au nord du Lac Saint-Jean.

Armand Fafard, ingénieur forestier, est assistant-chef d’une mission d’arpentage pour le gouvernement du Québec. Il se lève. «Dès que je me fus identifié et peu habitué aux préambules, il me dit : «je viens d’apprendre que ta mère vient de mourir et s’il est possible, ton père demande que tu sois aux funérailles à L’Islet.»

Armand a 23 ans. «Le coup était dur; cette mère qui n’avait que 45 ans et pour laquelle j’avais un profond attachement était disparue à jamais.»

Ces mots, Armand les a couchés sur papier en 1983. Une lettre de quatre pages dans laquelle il remonte dans le temps, presque 60 ans en arrière, dans laquelle il revient sur ce douloureux moment, mais pas que ça. 

Sa lettre a un titre : «héros inconnus».

Elle commence par «Il y a des êtres qui sont gratifiés d’une telle générosité qu’ils posent spontanément des actes qui, sans qu’ils paraissent s’en douter, tiennent de l’héroïsme. […] Rencontrer à un moment pénible de sa vie l’un de ces êtres bienfaisants ne s’oublie jamais et on sent le besoin d’en partager la connaissance.»

Armand Fafard, ingénieur forestier, était assistant-chef d’une mission d’arpentage pour le gouvernement du Québec.

Ce qui nous ramène à ce jour de juin 1925, Armand vient d’apprendre le décès de sa mère adorée, il doit se rendre à L’Islet. D’abord, «marcher 20 milles à travers la forêt pour atteindre Sainte-Anne-de-Chicoutimi et de là, louer une embarcation pour traverser la rivière Saguenay». 

Le soir tombe, la fraîche aussi. Armand ne connaît pas le bois dans lequel il doit s’enfoncer. Et c’est là qu’il croise son héros. «Le gardien, voyant ma souffrance et le danger que représente cette longue marche seul m’offrit de m’accompagner avec un fanal à l’huile pour éclairer notre parcours.» 

Le gardien a pensé à autre chose. «Et c’est ainsi qu’en pleine nuit, dans un sentier plein d’obstacles, la gorge serrée et asséchée, je sentais souvent le besoin de boire de l’eau froide.» L’eau vient des montagnes encore recouvertes de glace. «Dès que je m’approchais d’un petit ruisseau, il m’arrêtait et faisait réchauffer de l’eau dans une chaudière qu’il traînait à sa ceinture et m’en laissait boire à la température du sang. C’est plus tard que j’ai compris l’importance de cette précaution.» Pour lui, il n’y a aucun doute, le gardien lui a sauvé la vie. «Je [ne] me serais jamais rendu à destination.»

Les deux hommes sont sortis du bois au petit matin, le gardien a rebroussé chemin et Armand a poursuivi le sien. «Grâce à ce bon Samaritain, j’arrivai à temps pour rejoindre la famille à la maison paternelle et assister aux funérailles de ma mère.»

Il n’a jamais revu le gardien.

Ne l’a jamais oublié.

Si je vous raconte cette histoire presque 100 ans plus tard, c’est grâce à sa fille Josée. «Je vais bientôt avoir 80 ans, je commence à faire du ménage. J’ai trouvé des diapositives, je les ai données aux enfants. J’ai aussi trouvé dans un tiroir des chemises avec des choses de mon père que je n’avais jamais vues, des choses incroyables, des petits mots, des prières. J’en ai fait un scrapbook.»

Et cette lettre. «C’est la chose la plus extraordinaire que j’ai trouvée.» En la lisant, elle a imaginé son père, tout jeune, qui venait de perdre sa mère.

Et mesuré la chance qu’il a eue de croiser ce gardien.

Josée a eu une enfance «bourrée d’amour», même si son père était souvent parti dans le bois pour travailler. «Il écrivait à ma mère sur de l’écorce de bouleau. C’était un passionné de nature et il nous a fait beaucoup aimer le bois. Quand on allait en forêt, il avait toujours quelque chose dans ses poches, ça pouvait être n’importe quoi, comme une feuille de chêne.»

Josée a eu le goût que je vous raconte cette histoire pour tous les héros inconnus. «Surtout dans le temps de la COVID, je suis certaine qu’il y a plein de personnes, des héros dont on ne parle pas.» 

Et moi, ce que je retiens de cette histoire de lettre, c’est qu’à presque 80 ans, en fouillant dans ce précieux tiroir, en lisant les récits des nombreuses expéditions en forêt de son père, ses petits mots, ses prières, Josée s’en est rapprochée comme jamais auparavant. «Ça m’a appris à le connaître davantage. Quand on est enfant, on ne connaît pas ça.»

C’était son héros inconnu.