Vaut-il mieux créer une zone résidentielle près du centre-ville sur les terres des Sœurs de la Charité ou en lointaine périphérie atteignable uniquement en auto?

Le «gaspillage» des terres agricoles

CHRONIQUE / Pour mesurer l’ampleur du «gaspillage», imaginez un grand champ qui couvrirait tout le plateau de la haute-ville, de Cap-Rouge au Vieux-Québec, du fleuve au versant nord.

Ce grand champ de près de 40 km carrés équivaudrait aux terres agricoles à l’abandon sur le territoire de la Communauté métropolitaine (CMQ). Sans compter l’île d’Orléans et la MRC de la Jacques-Cartier pour lesquelles l’inventaire reste à faire. 

Si on y ajoute les régions périphériques de Portneuf et Charlevoix, on parle de plus 8000 hectares (80 km carrés) de terres en friche.

Il y a là quelque chose d’incongru en cette époque de «retour à la terre» où on «découvre» l’agriculture de proximité et le plaisir des produits locaux. 

Nous voici à construire de nouveaux marchés publics et jardins communautaires. À cultiver les cours, les toits et bientôt les façades des bungalows. 

On veut manger frais, santé, bio, végétalien, végan, yoga, feng shui, «beyond meat» et autres régimes tendances. On veut réduire les emballages, couper dans les kilomètres entre les récoltes et l’assiette.

On se bat pour les terres agricoles qu’on ne veut pas laisser morceler par le développement urbain ou avaler par des conglomérats étrangers. 

Tout cela devrait concourir à utiliser au maximum les terres cultivables de nos voisinages. On est cependant loin du compte. 

À peine 25 % des terres agricoles «zonées» de la CMQ sont actuellement exploitées : 24 330 hectares cultivés sur 93 273.

La majorité sert à des productions animales et à la culture de fourrage. L’île d’Orléans fait ici exception avec ses cultures de fruits et de légumes.

Il serait utopique de croire que toutes les terres zonées puissent un jour servir à la culture maraîchère. Ces terres ne sont pas toutes productives et plus de la moitié sont boisées. On ne va quand même pas raser les forêts pour faire pousser des légumes dans la roche. 

Il est cependant souhaitable de mieux utiliser les terres défrichées. 

La CMQ est à en compléter l’inventaire pour en faire connaître la disponibilité. Il lui faudra ensuite convaincre les propriétaires, un par un s’il le faut, de les remettre en production. Cela soulève des enjeux de rentabilité, d’attractivité du métier d’agriculteur, de recrutement de main-d’œuvre et de relève agricole. On n’a pas fini d’en parler. 

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Est-il vraiment essentiel de conserver la vocation agricole des terres des Sœurs de la Charité à Beauport alors que 8000 hectares cultivables dorment à l’abandon dans la grande région de Québec?

Posée en ces termes, la question force à pousser la réflexion au-delà des dogmes et des bons sentiments. 

Personne ne conteste que les terres agricoles doivent être protégées. Quand on permet un «dézonage», il n’y a plus ensuite de retour possible. 

Le ministère de l’Environnement a rejeté cet hiver le projet de schéma d’aménagement de Québec qui prévoit le «dézonage» de 567 hectares agricoles.

Du nombre, 211 hectares sur la propriété des Soeurs de la Charité qui ont valeur de symbole. 

Il y a sur ces terres une tradition et une longue histoire. C’est le village gaulois qui résiste, encerclé par des quartiers résidentiels. C’est la campagne en ville. C’est la terre «nourricière» à 3 km du nouveau marché d’ExpoCité que Québec s’apprête à inaugurer. 

Il y a aussi, et c’est peut-être l’aspect le plus sensible, la perception qu’un «dézonage» favoriserait le projet d’un promoteur (Michel Dallaire) proche de l’administration Labeaume. Cela fait sourciller.

C’est un fait. Un «dézonage» servirait l’intérêt du promoteur. 

Mais on peut aussi regarder la chose sous l’angle de l’environnement et du développement de la ville. 

Objectivement, il serait plus cohérent de construire sur ces terres que sur des boisés ou terrains vacants de la lointaine périphérie atteignables uniquement en auto. 

Les terres des Soeurs ne sont qu’à 5 km du centre-ville. Il y a dans le voisinage un parc de quartier (Terrasse-Bon-Air), une école, un pôle commercial (Promenades Beauport) et des services publics.

Il serait facile d’étirer la ligne de trambus de d’Estimauville pour y desservir un nouveau quartier de bonne densité à dominante résidentielle. Ce serait tout à fait dans l’esprit du développement durable.

Les hectares agricoles perdus pourraient alors être compensés en réactivant des terres inutilisées. Ce n’est pas le choix des terres en friche qui manque. 

Voilà qui ouvre un espace de discussion intéressant. 

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Beau paradoxe. Le promoteur Michel Dallaire a confié à la jeune entreprise Du toit à l’assiette l’aménagement du plus grand potager sur toit au pays et peut-être au monde : trois hectares sur de futurs immeubles industriels du secteur Chauveau.

«Bravo» pour l’audace et l’ambition, lui a écrit le groupe Voix Citoyenne.

«Il nous semble toutefois que vous pourriez faire davantage pour nourrir nos concitoyens et avec des techniques moins coûteuses : tout simplement en assurant le maintien de la vocation agricole tricentenaire des terres des Soeurs de la Charité».

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J’ai pris connaissance comme vous de cette étrange idée d’un plan B minceur pour le tramway de Québec. Je ne suis pas certain encore de ce que ça veut vraiment dire. On s’en reparle la semaine prochaine.