Marc Allard
La psychiatrie nutritionnelle a commencé à montrer que la qualité des aliments que l’on ingère affecte notre santé mentale par le biais du microbiome de l’intestin.
La psychiatrie nutritionnelle a commencé à montrer que la qualité des aliments que l’on ingère affecte notre santé mentale par le biais du microbiome de l’intestin.

Le deuxième cerveau

CHRONIQUE / Les deux souris — appelons-les Molo et Jojo — avaient des personnalités très différentes. Molo était de nature très anxieuse et osait à peine sortir des recoins ombragés de sa cage; Jojo était sûre d’elle-même, grégaire, et se promenait partout, du moins dans les limites de son espace grillagé.

Dans un laboratoire ontarien, le professeur de gastroentérologie à l’Université McMaster Premysl Bercik leur a réservé une expérience un peu dégoûtante. Il a prélevé les selles des deux souris, puis les a injectées dans l’estomac de leur homologue — un échange bactériologique connu sous le nom de transplantation de matière fécale. 

Trois semaines plus tard, les souris étaient méconnaissables. On aurait dit qu’elles avaient changé de personnalité. Molo avait pris beaucoup d’assurance et explorait la surface de la cage avec nonchalance, tandis que Jojo se cachait dans les coins sombres. 

Que s’était-il passé? 

Comme l’expliquent deux journalistes de la BBC (British Broadcasting Corporation) dans un fascinant épisode du balado All Hail Kale intitulé «La souris triste», le professeur Bercik voulait vérifier si la greffe de bactéries intestinales contenues dans les selles pourrait avoir un impact sur les comportements des souris. 

Eh bien, il semble que oui. Et c’est très intéressant pour nous, puisque les humains possèdent plus de 90 % de gènes en commun avec la souris. 

Aussi étonnant que ça puisse paraître, l’expérience du professeur Bercik s’ajoute à un corpus grandissant de preuves scientifiques qui montrent que la flore intestinale — aussi appelée le microbiome — peut affecter la santé mentale.

Vous ne les remarquez jamais, mais 100 000 milliards de bactéries s’agitent dans votre tube digestif. Cette colonie, qui pèse environ deux kilos, régule notamment votre digestion et votre métabolisme, et elle extrait et fabrique des vitamines et d’autres nutriments à partir des aliments que vous mangez. 

La colonie produit aussi des centaines de substances neurochimiques que le cerveau utilise pour réguler des processus mentaux comme l’apprentissage, la mémoire et l’humeur. D’ailleurs, l’intestin fabrique environ 95 % de la sérotonine, l’«hormone du bien-être», ce qui influence l’humeur. Pas étonnant, donc, que l’intestin soit surnommé le «deuxième cerveau». 

Selon la BBC, les percées scientifiques concernant l’axe intestin-cerveau ouvrent une nouvelle frontière pour les traitements en santé mentale. Avec l’arrivée de «psychobiotiques», des souches de bactéries particulières pourraient être prescrites pour améliorer l’humeur. Et, qui sait, peut-être prescrira-t-on un jour une transplantation fécale pour soigner un trouble bipolaire. 

Mais déjà, la psychiatrie nutritionnelle a commencé à montrer que la qualité des aliments que l’on ingère affecte notre santé mentale. 

Une étude récente a notamment comparé les régimes «traditionnels», comme le régime méditerranéen et le régime traditionnel japonais, à un régime «occidental» bourré de produits ultras raffinés comme des boissons gazeuses, des nouilles instantanées, des croquettes de poulet, des Doritos ou des Jos. Louis. Résultat? Le risque de dépression est de 25 % à 35 % plus faible chez ceux qui suivent un régime traditionnel.

Mais pas besoin d’attendre les scientifiques pour comprendre dans quelle mesure ce que vous mangez affecte votre humeur. Vous pouvez faire des tests vous-mêmes. 

Dans un texte sur l’influence de l’intestin sur l’humeur, Uma Naidoo, une psychiatre spécialisée en nutrition de l’École de médecine de Harvard, suggérait par exemple de couper tous les aliments transformés et le sucre pendant deux à trois semaines, juste pour voir comment vous vous sentez. Ensuite, suggérait-elle, réintroduisez un par un les aliments dans votre alimentation et voyez si ça fait une différence.

Je ne vous dis pas que la transformation sera aussi étonnante que celle de Molo la souris triste. Mais modifier son alimentation, c’est quand même plus attrayant qu’une transplantation de bactéries...