Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

Le bonhomme Huit-Heures

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / C’était pratique dans le bon vieux temps, quand un enfant ne voulait pas se coucher, ou s’il tardait à s’endormir, on sortait de sa manche le bonhomme Sept-Heures. Demi-homme, demi-monstre, la créature était sans pitié, elle enlevait les enfants qui ne dormaient pas à 19h, et on ne les revoyait jamais.

Toutes les nuits, il rôdait.

Personne ne l’a jamais vu bien sûr, mais la simple menace de son éventuelle présence suffisait à terrifier les petits Québécois. Ailleurs, c’était le croquemitaine, le père Fouettard, le Boogeyman, l’idée était la même, convaincre les enfants d’aller au pieu à une heure raisonnable.

J’ai pensé à cette légende, mercredi, quand le premier ministre Legault nous a annoncé que nous allions avoir un couvre-feu jusqu’au 8 février, à partir de 20h. 

Un bonhomme Huit-Heures.

Pas de risque d’être kidnappé, plutôt celui de recevoir une amende salée allant de 1000 $ à 6000 $ en cas de récidive. On se dit que les gens auront assez la chienne pour rester tranquilles à la maison, tout ça pour contenir — et ralentir — la propagation de ce foutu virus, pour aplatir la courbe.

Comme pour la légende, on frappe l’imaginaire.

C’est ça au fond, parce que dans les faits, ça fait déjà un bon bout qu’on n’a plus nulle part à aller après 20h. Depuis que les bars et les restaurants sont fermés, voulez-vous bien me dire ce qu’il y avait à faire le soir à part aller s’acheter un sac de chips au dépanneur ou aller prendre un bon bol d’air frais?

Et est-ce ce qui essaimait le virus?

Il y avait bien le ski en soirée où les patinoires de la ville qui étaient ouvertes jusqu’à 22h, suffira de rentrer quelques heures plus tôt, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Je vois mal encore en quoi cela aura un impact réel sur la transmission du virus. Si c’était des sources de transmission, il aurait fallu les tarir.

Le directeur de la Santé publique, Horacio Arruda, l’a admis, l’efficacité d’un couvre-feu n’est pas démontrée, il a dit compter sur l’addition des mesures.

Le problème, c’est qu’on n’ajoute aucune mesure.

Au début de la semaine, le quotidien La Presse nous révélait que le gouvernement nous préparait un traitement-choc, qu’il allait serrer la vis, prendre le virus à bras-le-corps pour que nous arrivions à le maîtriser le temps que les effets de la vaccination se fassent sentir. Le constat était celui-ci : les mesures ne suffisent pas, il faut faire plus.

Beaucoup plus.

J’ai beau chercher dans ce qui a été annoncé mercredi, je ne vois pas où on a fermé le robinet. Les chantiers restent ouverts, le secteur manufacturier aussi. C’est assez simple, ce qui était ouvert depuis le 25 décembre le reste, ce qui était fermé le reste aussi. Et encore, on permet la cueillette en magasin et l’accès aux bibliothèques, ce qui n’était pas permis. 

À part le report d’une semaine du retour à l’école secondaire et le port du masque en tout temps pour les 5e et 6e années, je ne vois rien de nouveau.

Reste le couvre-feu.

Ce qu’il faut comprendre, donc, c’est que le gouvernement mise all in sur le bonhomme Huit-Heures pour convaincre ceux qui font fi de l’interdiction de se réunir autour de la table ou d’un feu, et qui le font en toute connaissance de cause. Pour le premier ministre François Legault, le problème est là. «Pourquoi, avec tous les efforts qu’on a faits, entre autres au cours des deux dernières semaines, avec les écoles et la plupart des entreprises fermées, il y a encore autant de cas? La réponse est dure : il s’est passé beaucoup de choses dans les maisons», a-t-il tonné mercredi en conférence de presse.

«Le couvre-feu permet de diminuer les possibilités de contacts», a renchéri Horacio Arruda pour justifier la mesure.

Souhaitons-le, mais on ne peut pas s’empêcher de penser que des récalcitrants se donneront rendez-vous à 19h59 pour ne repartir que le lendemain matin lorsque le couvre-feu sera levé. Ils seront combien? Difficile à estimer. Espérons que la majorité ne cherche pas à jouer au chat et à la souris.

Le gouvernement y met toutes ses billes.

Alors, pendant les quatre prochaines semaines, les policiers pourront interpeller les citoyens qui circulent après 20h pour s’assurer qu’ils ne vont pas prendre un verre chez le beau-frère, mais bien à la pharmacie acheter du Gastrolyte pour le petit dernier. La vice-première ministre Geneviève Guilbault a expliqué jeudi que «ce sera la responsabilité de la personne de faire la démonstration à un policier».

Et au policier de juger.

N’essayez pas de jouer les fins finauds, a prévenu la ministre de la Sécurité publique. «Ce sera possible de sortir après 20h dans un rayon d’un kilomètre autour de sa résidence pour les besoins du chien. Évidemment, il faut être accompagné de son chien pour pouvoir se prévaloir de cette exception-là.»

On vous a à l’œil.

À l’époque, j’imagine que lorsqu’on était rendu à dire à son enfant, pour qu’il s’endorme, qu’il allait se faire enlever par un monstre et disparaître à tout jamais, c’est qu’on avait tout essayé et qu’on était à court d’idées. Qu’on ne savait plus trop quoi faire, à part frapper l’imaginaire. 

J’ai l’impression qu’on en est là.