Il y a un autre type de solitude sur laquelle on a tendance à lever le nez ou qui nous conduit à prendre les autres en pitié. C’est une solitude volontaire qui, elle, fait du bien.

Le bon côté de la solitude

CHRONIQUE / Depuis une heure, je poireautais avec ma fille de 6 ans dans la salle d’attente de la clinique. Elle était tannée que je lui lise des histoires et moi aussi. Un peu zombie, on regardait un écran sur le mur qui donnait des conseils de santé.

L’un d’eux disait quelque chose comme : «Vous vous sentez anxieux, surmené? Prenez une heure pour vous durant la semaine et faites une activité que vous aimez!»

Une heure? C’est tout!?

Un adulte moyen passe environ 119 heures par semaine éveillé. Et tout ce qu’on nous propose comme temps pour soi, c’est... 60 minutes?

C’était peut-être juste un conseil bidon. Mais en lisant cette recommandation, je me suis dit que ça en disait long sur notre rapport tordu à la solitude. 

J’en sais quelque chose. J’ai 36 ans, travaille à temps plein, deux enfants, en couple, une vie sociale active et, comme beaucoup de monde sans doute, j’ai de la misère à m’accorder du «me time». Ce n’est jamais ma priorité, ça passe toujours en dernier. 

Je m’en rends compte le dimanche soir, quand je repense à la semaine qui vient de s’écouler. Oui, par-ci, par-là, j’ai eu quelques moments de solitude, j’ai lu le journal, un roman, joué du ukulele, regardé Netflix. Mais j’ai consacré la majorité de mon temps libre à travailler et à faire des activités en famille ou avec des amis. 

C’est un beau problème, vous allez me dire. De plus en plus de Québécois sont isolés socialement et en souffrent mentalement et même physiquement. On parle même d’une épidémie de solitude. 

Mais il y a un autre type de solitude sur laquelle on a tendance à lever le nez ou qui nous conduit à prendre les autres en pitié. C’est une solitude où on est tout seul par choix. Une solitude volontaire.

Sara Maitland a écrit deux livres là-dessus. C’est une écrivaine britannique qui a passé la majeure partie de sa vie dans un milieu densément peuplé d’humains. Elle a grandi à Londres dans une famille de six enfants, a eu une carrière florissante, est devenue une féministe de renom, s’est mariée, a fondé une famille et n’a jamais manqué d’amis. 

Mais à la fin des années 80, son mariage s’est désintégré. Quelques années plus tard, pour changer d’air, elle a essayé d’aller vivre seule dans la campagne au pays de Galle. À sa grande surprise, elle a adoré ça. 

«Je suis devenue moins ambitieuse, plus réflexive et beaucoup moins frénétique», écrit-elle, dans son livre A Book of Silence. «Et dans cet espace le silence coulait : j’allais dans le jardin tôt le soir ou tôt le matin et je faisais juste regarder et écouter.» 

Près de 25 ans plus tard, elle vit toujours seule en campagne. Elle ne s’est pas complètement coupée de la civilisation, continue à avoir des amis et utilise Skype pour jaser avec ses proches. 

Mais la solitude est au cœur de sa vie. Et elle pense que, sans aller aussi loin qu’elle, on pourrait tous bénéficier de plus de temps en solo, au moins pour deux raisons. 

La première concerne la créativité. L’écrivain Ernest Hemingway pensait qu’aucun travail sérieux n’était possible sans solitude. Maitland pense la même chose. 

Pour créer, explique-t-elle, il faut pouvoir se connecter à ses pensées sans être constamment court-circuité par un texto ou un collègue qui veut faire un brin de jasette. 

L’autre raison concerne la connaissance de soi. Sara Maitland affirme que ce n’est que dans la solitude — à l’abri de l’influence extérieure — qu’on peut atteindre une compréhension profonde de soi-même et de ce qui nous tient à cœur dans la vie. 

Quand on se met à lire sur la solitude volontaire, on tombe souvent sur cette citation de Blaise Pascal, qui a déjà dit : «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.» 

Je ne pense pas qu’il voulait parler de notre incapacité à faire des siestes, mais de notre peur de la solitude. J’avais un prof de philo au cégep qui aimait répéter que la plupart de ses étudiants étaient incapables de rester seul avec leurs pensées, sans rien pour se divertir. 

C’est sûrement vrai, mais pas juste pour les étudiants. Pour apprivoiser notre peur de la solitude, Maitland suggère d’y aller à petites doses, en misant sur des activités qu’on aime déjà. Elle propose de commencer par des marches solitaires et, si ça se passe bien, de se lancer dans une «aventure» en solo : une fin de semaine de camping, un voyage à l’étranger, par exemple. 

On gagnerait tous à s’accorder un peu plus de temps avec nous-mêmes, croit-elle. Ne serait-ce que pour une heure...