Le maire de Lévis Gilles Lehouillier

L'autre visage de Gilles Lehouillier

CHRONIQUE / Gilles Lehouillier s’est manifesté cette semaine sur un ton qu’on lui connaissait moins en attaquant de front son voisin d’en face.

On a senti depuis l’onde de choc dans la campagne municipale à Québec. Qui est donc cet homme qui règne sans partage sur Lévis depuis 2013?

Celui que Jean-François Gosselin se plaît à décrire comme le «leader régional» à Québec pour essayer de faire fâcher le maire Labeaume.

Je l’avais rencontré quelques jours avant le «drame».

On s’est retrouvé sur le chemin du Fleuve. J’ai vu en arrivant qu’il y avait tout près un bistro au nom prometteur pour une entrevue : Au Grain de folie.

Je fus un peu déçu que M. Lehouillier, politicien réservé et méthodique, lui ait préféré la discrétion de son local électoral pour notre rendez-vous.

Une fleuriste occupait le local jusqu’au début de l’été. Je me suis amusé que le candidat perpétue l’esprit du lieu en se lançant des fleurs.

Son équipe vogue vers une réélection facile avec 10 candidats sur 15 déjà élus par acclamation.

M. Lehouillier aime y voir la «reconnaissance» d’un «très haut degré de satisfaction», plutôt qu’un désintérêt pour la vie démocratique.

«On a touché pile», croit-il. L’homme n’est pas aussi flamboyant que celui de Québec, mais il «livre».

«Ce que vous dites que vous allez faire, vous le faites», lui dit-on dans son porte-à-porte.

À 64 ans (on lui en donnerait moins), il touche aujourd’hui au «rêve» qui l’a animé depuis le début de sa vie publique il y a plus de 30 ans : rendre accessible aux citoyens la bordure fluviale et les rivières.

Le quai Paquet et ses jeux d’eau, puis cet été la nouvelle passerelle pour vélo au-dessus de la 20 et un premier navire de croisière ont fini de sceller le sentiment de fierté et d’appartenance des citoyens de Lévis.

La ville caracole au sommet des palmarès de l’emploi, de la croissance et de la qualité de vie.

Si ce n’était de la congestion qui s’aggrave et de la difficulté grandissante des employeurs à trouver de la main-d’œuvre, on pourrait se croire en pleine idylle.

Une des conséquences inattendues (et préoccupantes) de ce succès est la disparition ou presque des voix d’opposition, désormais de plus en plus rares à Lévis.

M. Lehouiller a affronté il y a quelques jours en débat à la radio son seul adversaire dans la course à la mairie, André Voyer, qui fait campagne contre le troisième lien et reproche à Lehouillier de s’être retiré du projet de SRB. Le résultat de l’élection ne fait cependant pas beaucoup de doutes.

Les consensus semblent larges à Lévis et, sans opposition structurée, le travail du maire a l’air presque facile.

Isabelle Demers, qui avait chauffé M. Lehouillier dans la course à la mairie en 2013, se présente aujourd’hui dans l’équipe de celui-ci.

Le seul indépendant du conseil, Clément Genest, s’est aussi rallié à Lévis Force 10 le printemps dernier.

Même des «ténors» traditionnels de l’opposition sur la Rive-Sud sont discrets cet automne et peu engagés dans la campagne.

M. Lehouillier dit entendre en privé leurs confidences. Ces ténors lui disent être satisfaits de son travail et constatent que la Ville réalise leurs propres engagements sur le patrimoine, la qualité de vie, etc. «On a fait de belles avancées», se réjouit-il.

Un des «ingrédients» de la recette Lehouillier est le «respect» de l’opposition.

Autant les voix dissidentes ont parfois été méprisées, ignorées ou intimidées à Québec, autant elles semblent s’insérer en souplesse dans la «ville de la coopération».

Si, en entrant au bar de la côte du Passage, le maire aperçoit Gaston Cadrin (ex-candidat et militant assidu de l’environnement), il ne fera pas semblant de ne pas le voir. Il ira s’asseoir avec lui.

— Comment ça va, Gaston? Quoi de neuf ?

Il va me dire :

— Vous autres, là, je suis pas d’accord avec ça…

— Envoye donc, Gaston, parle-moi donc de ça.

Il prend ainsi le pouls de sa ville et des désaccords.

«Une fois élu, il n’y a plus de parti. Il n’y a que des élus, qu’ils soient de l’opposition ou pas», croit M. Lehouillier.

Il rapporte avoir assisté à nombre des 200 soirées d’information et consultation tenues à Lévis depuis 2013.

Il y recueille les idées et suggestions de citoyens et de commerçants, souvent à côté des sujets à l’ordre du jour. Il peut ainsi initier des projets et désamorcer les irritants avant que ceux-ci prennent de l’ampleur.

Cela aide peut-être à comprendre sa volte-face du printemps dernier sur le projet de SRB.

M. Lehouillier, qui aime poser en leader du développement durable, a cette fois reculé sur le projet collectif le plus significatif de la dernière décennie.

Être à l’écoute du bruit ambiant permet de ne pas déplaire, mais peut aussi avoir pour effet de freiner l’audace. M. Lehouillier a manqué de courage ou d’audace dans ce débat.

Jusqu’à il y a quelques jours, il disait espérer que son retrait du SRB ne laissera «pas de séquelles» dans les relations avec Québec.

«Je ne suis pas rancunier. Il faut mettre un peu d’eau dans notre vin, je suis prêt à le faire».

On verra. Dans les faits, M. Lehouillier semble avoir mis davantage d’huile sur le feu que d’eau dans le vin.

Le maire sortant de Lévis Gilles Lehouillier

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Il faudra peut-être nuancer notre perception de ce politicien tolérant et conciliant, parfois même un peu zen. Cette image cache une autre réalité, pas seulement dans les relations avec M. Labeaume.

Celle d’un homme ferme et exigeant qui s’impatiente et se fâche si les choses ne vont pas à son goût.

Le public n’en est pas toujours conscient, mais ses collaborateurs peuvent en témoigner.

«Un de mes grands défauts, je suis très exigeant, ça, les gens le savent. Par bout, ça peut être difficile [de travailler avec moi]» convient-il.

Mais les gens savent que «ça correspond à une volonté de réussir quelque chose de collectif».

Il dit être «des fois un peu insulté» de ce qui arrive à des citoyens. «Les aberrations. Ça, j’aime pas ça. C’est ce qui m’horripile le plus. Le citoyen qui est mal servi, ça passe pas.

«Alors là, je peux être pas mal plus exigeant…»

C’est dans ce contexte qu’il a imposé un virage à son administration à la fin de l’année 2015.

«Veuillez prendre note qu’à partir de janvier, nous allons ajouter un nouvel item à l’ordre du jour du comité exécutif», annonce-t-il alors.

Le flash lui viendra en le disant : «Ça va s’intituler une journée dans la vie d’un citoyen». Comme au début des épisodes de Caillou qu’il écoutait avec «ses jeunes» à la télévision.

Il a alors entendu des rires autour de la table. Il a prévenu ses collaborateurs : «vous ne savez pas à quel point je vais être exigeant à partir de janvier».

Arrive janvier, on me met ça à l’ordre du jour à l’item varia, relate-t-il. Il s’impatiente. «Vous n’avez pas compris. C’est l’item numéro un.»

Ça l’est resté depuis.

Des cas concrets sont ainsi discutés à chaque exécutif. Les sujets viennent des élus, des employés ou des citoyens par l’entremise du site Internet de la ville.

Les directions doivent faire des suivis et revenir s’expliquer. On cherche les «failles» et les façons d’y remédier. «Ça amène à changer les processus.»

La mécanique des demandes d’accès à l’information a ainsi été revue. «On a fait un méchant ménage là-dedans.» Le nombre des demandes a chuté radicalement, car la ville donne plus vite des réponses.

Sauf que dans la machine, ça se passe parfois «raide», convient le maire. «Je peux aller jusqu’à dire aux gens : “sachez qu’ici, c’est le citoyen d’abord; si vous n’avez pas le citoyen à cœur, on peut vous aider à vous trouver une autre job. C’est aussi simple que ça”.»

Je soupçonne que le ton et le choix des mots ne sont pas toujours aussi élégants que le récit qu’il vient d’en faire.

Le maire ne croit pas que cette approche lui ait coûté des collaborateurs. Il préfère attribuer les fréquents changements à son personnel à du «roulement normal».

L’administration Lehouillier a fait réduire le programme triennal d’immobilisation de Lévis.

Plutôt qu’une longue liste d’épicerie, on y inscrit uniquement les projets que la Ville tient à réaliser rapidement. On nomme un responsable et on s’entend sur des échéances. Tout retard devra être justifié et approuvé.

Le maire estime avoir trouvé en son nouveau dg, Simon Rousseau, l’homme qu’il fallait pour revoir les façons de faire. «On a pogné la perle rare.»


« J’ai toujours été très fort en urbanisme», se félicite-t-il. «Je le tiens de Jean-Paul L’Allier, qui est un peu mon mentor. Son approche m’a toujours impressionné »
Gilles Lehouillier, maire sortant de Lévis

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La fermeté s’exprime aussi auprès des entrepreneurs. Le rythme des mises en chantiers est devenu «assez effréné» avec 1350 permis par an au lieu de 800 auparavant. Le maire a tiré les choses au clair.

«Voici le périmètre urbain», là où il est possible de construire. «En dehors de ça, achalez-nous pus.»

Les milieux humides, les caps et les zones agricoles ne sont plus négociables et sujets à des tractations de coulisses.

La Ville évite ainsi les malentendus sources de frustration et la machine administrative n’a plus à attendre des décisions politiques.

«J’ai toujours été très fort en urbanisme», se félicite-t-il. «Je le tiens de Jean-Paul L’Allier, qui est un peu mon mentor. Son approche m’a toujours impressionné.»

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Gilles Lehouillier sort peu et va peu au spectacle. Il fait encore son épicerie. «Une demi-heure, trois quarts d’heure minimum pour aller chercher trois, quatre affaires.»

Il dit ne pas en souffrir, mais s’arrange pour que dans ses «moments de liberté, vacances ou congés», il ne rencontre pas trop de monde.

Il part alors avec sa conjointe. Ski, raquette, vélo, canot-camping, randonnée. «L’Acropole des Draveurs dans Charlevoix, j’adore ça.»

Il s’entraîne en gym quatre fois par semaine, le midi, ce qui «évite de faire des dîners d’affaires où tu bouffes.»

On l’imaginerait debout aux aurores. On sait à qui appartient l’avenir. Il corrige. «Je ne suis pas un gars du matin.»

Son ancienne vie de conseiller municipal (1986-2005) l’a rompu aux rencontres et assemblées de fin de journée. «C’est comme dans mes gènes. Je suis un gars de soir.»

— Un gars de party?

Il hésite un instant.

— Non, finit-il par dire. Pas la semaine.

Il réserve le grain de folie et le «bon verre de vin» pour les fins de semaine.

C’est noté. Comme j’ai noté pour le gars de soir. Même si ce se sera pas très utile pour le 5 novembre. Ce jour-là, Lévis n’aura sans doute pas besoin de se coucher tard.