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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Le personnel du réseau de la santé manifeste depuis des années les dangers de leur épuisement au travail.
Le personnel du réseau de la santé manifeste depuis des années les dangers de leur épuisement au travail.

L’autre crise d’urgence sanitaire

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CHRONIQUE / Pendant les vagues de la pandémie, les urgences ont été assez tranquilles. On se blesse moins quand on reste chez soi et plusieurs personnes avaient sûrement peur, aussi, d’attraper le virus en allant à l’urgence. Le retour à la presque normalité ramène les urgences qui débordent et les coupures de service. Les directions soulignent le besoin de repos des travailleurs et travailleuses, mais le problème est plus profond que ça.

À la fin juin, l’urgence de Windsor a dû couper ses services, ouverte seulement de 7 h 30 à 15 h 30, du lundi au jeudi, entamant un retour vers l’horaire habituel quelques jours après. Cette semaine, c’est l’urgence de Coaticook qui a dû réduire ses heures, accessible seulement de 8 h à 18 h. Sans parler des urgences de Magog, Cowansville ou Granby qui débordent, parfois à 150 % de leur capacité.

Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS évoque les vacances estivales et les nombreux congés parentaux au sein du personnel. Je n’ai aucun doute que le personnel a besoin de vacances. Non seulement je n’en doute pas, mais je leur souhaite des vacances et du repos après cette année et demie sous cette intense pression. Je leur souhaiterais même des vacances bonus. Je leur donnerais deux ou trois semaines de plus sans problème. 

C’est toutefois un peu facile de seulement pointer ce défi de ressources humaines. Si ces vacances estivales ont autant d’effet sur l’ouverture des urgences, c’est parce qu’il manque de personnel de manière générale, vacances ou non.

D’ailleurs, on retrouve le même problème à Montréal et en Outaouais, ce n’est pas seulement en Estrie.

Parmi les revendications de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), qui ont tenu une journée de grève le 21 juin dernier, on retrouve l’amélioration des conditions de travail pour attirer la relève, retenir le personnel expérimenté et éliminer la pénurie de main-d’œuvre qui met en péril les services offerts à la population.

« La moyenne d’ancienneté des éducateurs dans les RAC [résidences en assistance continue] est de moins de cinq ans », déplorait le représentant de l’APTS de l’Estrie, Danny Roulx. Une professionnelle racontait à ma collègue en juin que le CIUSSS n’arrivait pas à pourvoir la moitié des postes prévus de son équipe.

Doit-on rappeler l’appel à l’aide en décembre dernier du CIUSSS? Ce n’était pas une image créée par les médias pour faire des clics, c’était littéralement le message de la direction. « On va prendre à bras ouverts toutes les candidatures », disait-on l’hiver dernier.

Le recours aux agences privées est un bon exemple de la difficulté pour les centres de santé de retenir le personnel. Si des infirmières ou des préposés quittent le public pour aller dans une agence privée, ce n’est pas pour changer de carrière, c’est pour avoir des conditions de travail décentes. On ne parle pas nécessairement du salaire, mais des horaires, du temps supplémentaire, de la conciliation travail-famille.

J’ai cessé de compter le nombre de témoignages d’infirmières en détresse ou épuisées ou en pleurs dans les médias, des cris du cœur pour avoir une qualité de vie. Encore cette semaine, une infirmière témoignait à Radio-Canada de sa réalité de temps supplémentaire obligatoire et de son rêve de ne plus en faire. Plusieurs quittent le réseau après cinq années, épuisées.

Voici quelques chiffres de la Fédération canadienne des syndicats d’infirmières et infirmiers (FCSII). Une infirmière sur trois a vécu un trouble dépressif majeur. Plus d’une infirmière sur quatre vit un trouble anxieux généralisé et 29 % ont eu un épuisement professionnel. Une sur cinq a un trouble de panique. Une infirmière sur trois mentionne avoir eu des idées suicidaires. La principale source de ce stress serait le manque de personnel, étant donné l’impact sur tout le reste (horaires, capacité à répondre aux besoins, etc.).  

C’est délicat pour le Parti libéral du Québec et le Parti québécois de le dénoncer parce qu’ils l’ont tous fait lorsqu’ils étaient au pouvoir, mais les compressions dans le système de santé et la centralisation des services ont davantage augmenté la pression sur le personnel qu’améliorer les services à la population.


« Les urgences débordent. Ça démontre à quel point les autres points de services n’arrivent pas à répondre aux besoins. »
Mickaël Bergeron


L’urgence par défaut

Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS invite la population à « choisir judicieusement le lieu de ses soins de santé et de ses services » afin de ne pas encombrer les urgences. Mais quelles sont les options?

Si presque trois personnes sur quatre se présentent à l’urgence malgré des problèmes non urgents, selon un rapport de la Vérificatrice générale, ce n’est pas parce que les gens sont niaiseux, c’est qu’ils n’ont pas d’autres choix.

Pouvoir consulter dans un CLSC, un GMF ou une clinique sans rendez-vous est très difficile. En fait, l’expression « sans rendez-vous » est rarement réellement un sans rendez-vous. Très rare qu’on puisse s’y présenter n’importe quand, comme le sous-entend l’expression. Il faut souvent réserver sa place. Souvent la veille. Si on réussit à téléphoner au bon moment.

À force de courir après une place dans un horaire supposément fait pour les imprévus mais qui n’a jamais de disponibilités, l’urgence devient la seule option, même si le problème n’est pas une question de vie ou de mort. 

Non seulement c’est difficile d’avoir un médecin de famille – le délai d’attente en décembre 2019 était de 367 jours pour les personnes vulnérables et 477 jours pour la population générale –, mais en avoir un ou une ne signifie pas pouvoir consulter. Être sur la liste d’un médecin ne veut pas dire qu’il est disponible.

Toujours selon le rapport de la Vérificatrice générale, 72 % des personnes qui vont à l’urgence ont un médecin de famille. Je suis persuadé que la majorité de celles-ci auraient préféré voir leur médecin de famille qu’attendre des heures à l’urgence. Sauf que le rendez-vous le plus rapide avec son médecin est parfois dans deux ou trois mois.

Il y a quelque chose d’insultant de dire à la population de faire un meilleur choix que l’urgence pour un problème de santé. Sauf quelques rares exceptions, personne ne va à l’urgence pour le fun. C’est souvent la dernière option.

Si la dernière option déborde, ça démontre à quel point les autres points de services n’arrivent pas à répondre aux besoins.