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Isabelle Légaré
Le Nouvelliste
Isabelle Légaré
Professeur d’histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Laurent Turcot se branche chaque semaine sur sa chaîne YouTube, «L’Histoire nous le dira», qui continue de gagner en popularité.
Professeur d’histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Laurent Turcot se branche chaque semaine sur sa chaîne YouTube, «L’Histoire nous le dira», qui continue de gagner en popularité.

Laurent nous le dira

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CHRONIQUE / Il y a deux ans à peine, sa chaîne Youtube était suivie par près de 30 000 abonnés. Ils sont plus de 200 000 aujourd’hui. Sa popularité augmente sans cesse, particulièrement depuis le début de la pandémie. On le voit et on l’entend un peu partout, tant sur les plateaux de télé qu’à la radio ou en balado. Laurent Turcot n’est pas chanteur, comédien ou humoriste. Il maîtrise l’art de la vulgarisation historique.

Professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières, l’historien s’est donné pour mission d’étudier les traces du passé et d’éveiller notre curiosité. La sienne est inassouvissable.

Il n’y a pas de sujets inintéressants. Avec lui, tout devient prétexte à développer notre esprit critique et à mieux comprendre qui nous sommes. Nous étant la société.

«Connaître l’histoire est un vecteur de liberté, un vecteur pour relativiser le monde dans lequel on est.»

Diffusée il y a quelques semaines, sa vidéo «Pourquoi l’année 2020 n’est pas la pire de l’histoire» en est un bel exemple.

«On a vécu tellement de choses nouvelles qu’il est nécessaire de revenir dans l’histoire pour dire: voici comment les gens qui nous ont précédés ont passé à travers ce traumatisme. Il faut être capable de prendre de la distance par rapport à ce qu’on vit.»

Dans ses vidéos, Laurent Turcot peut aussi bien nous parler de l’épilation au Moyen Âge que des mythes et origines du racisme, de la Grande puanteur de Londres en 1858, de la Première Guerre mondiale, du papier de toilette, des Corn Flakes (céréales anti-masturbation), des gladiateurs, de Star Wars...

L’historien n’est jamais à court d’anecdotes pour transmettre ses connaissances. Il le fait avec éloquence, humblement, avec efficacité, sans fla-fla et humour, quand le propos s’y prête.

«Je suis moi-même en apprentissage perpétuel. Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui arrive avec ses gros souliers.»

C’est en Normandie, sur les plages du débarquement de la Seconde Guerre mondiale, qu’est née sa passion pour l’histoire.

On compte plusieurs universitaires dans sa famille en partie française. Originaire de la ville de Québec, le jeune Laurent était âgé d’une douzaine d’années lorsqu’un oncle, grand collectionneur d’insignes militaires, lui a proposé de l’accompagner sur ce site où des milliers d’hommes ont perdu la vie.

«Ça a été une révélation complète pour moi! Voir l’histoire sur les plages et dans les bunkers, voir aussi que des hommes étaient passés par là, qu’ils avaient subi ça.»

L’été dernier, Laurent Turcot devait y retourner avec ses deux enfants. Il souhaitait refaire l’excursion avec eux, mais la crise sanitaire mondiale a mis le voyage en suspens.

En attendant, il raconte à sa fille et à son garçon âgés de 9 et 6 ans des histoires de la mythologie grecque et romaine, comme sa propre mère le faisait avec lui.

«C’est tellement un bassin de références! Si j’ai un conseil à donner aux parents, lancez-vous là-dedans! Les enfants vont tripper. Ils étudient par la bande, sans s’en rendre compte.»

D’ailleurs, à défaut d’amener sa marmaille en France, papa Laurent leur a fait visiter... l’église de Saint-Eustache.

«Je leur ai raconté la révolte des patriotes en leur montrant des éclats de balles sur les murs.»

Il a déjà pensé à devenir acteur.

«J’aime beaucoup me donner en spectacle, être devant les autres.»

Durant son baccalauréat à l’Université Laval, Laurent Turcot a fondé une troupe de théâtre avec laquelle il a remporté un prix de mise en scène assorti d’un stage d’un mois avec Robert Lepage.

L’étudiant a adoré l’expérience, mais pas au point d’en faire une carrière.

«Comment je pourrais croiser mes intérêts pour le théâtre et l’histoire?», s’est-il demandé.

La réponse se trouve aujourd’hui dans les nombreux projets que l’universitaire embrasse via les médias traditionnels et sur les plateformes numériques, dont sa chaîne «L’histoire nous le dira».

«J’ai créé ce qui me fait plaisir, la figure de l’historien publique.»

Environ 70 pour cent de ses quelque 210 000 abonnés sont âgés entre 14 et 35 ans.

Parmi les commentaires que Laurent Turcot reçoit de ceux et celles qui prennent le temps d’écouter ses capsules, le youtuber entend souvent: «Je n’avais pas vu cette histoire comme ça. Je n’aurais pas pensé à ce sujet-là! Je ne pensais vraiment pas m’intéresser à l’histoire. C’est vraiment l’fun ce que tu fais! Je vais continuer à te suivre.»

Il divertit pour mieux enseigner. Avec grand sérieux.

Sa série sur la Révolution française enregistre près de deux millions de visionnements. Des profs du secondaire l’intègrent à leurs cours.

Consultant pour le jeu Assassin’s Creed Unity (Ubisoft ) qui se déroule justement à Paris, durant la Révolution française, Laurent Turcot se réjouit d’offrir du matériel qui fait comprendre et, surtout, aimer l’histoire.

La pandémie lui a permis d’aborder des sujets ancrés dans l’actualité, qu’on pense à l’histoire des grandes épidémies, de la quarantaine, de la grippe espagnole et même du masque.

Sur ce, l’historien s’est permis de dire à voix haute qu’il est important de le porter, ce qui lui a d’ailleurs valu quelques reproches.

«À un moment donné, sans que ce soit militant, il faut être précis. Il y a des trucs en histoire qui se sont passés. C’est là que l’historien public a une fonction d’éveilleur de conscience, qui sert à rétablir les faits. Des gens pensent qu’ils détiennent la vérité absolue parce qu’ils ont lu une chose une fois dans un livre. Ce n’est pas comme ça que fonctionne l’histoire. C’est le croisement des sources. C’est un travail à long terme, des années de recherche.»

C’est pourquoi les intellectuels ont leur raison d’être dans l’espace public et que leur rôle devrait être davantage valorisé, soutient ce défenseur des sciences humaines.

«Elles sont déterminantes dans notre société où l’esprit critique manque, où les raccourcis sont nombreux et le prêt-à-penser, trop évident et facile.»

Surtout en cette époque où il y a autant de clics que d’opinions.