Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Le 25 novembre, François Legault a fait part d’une dizaine de suggestions de lecture dans une présentation organisée par l’Association des libraires du Québec sur Facebook.
Le 25 novembre, François Legault a fait part d’une dizaine de suggestions de lecture dans une présentation organisée par l’Association des libraires du Québec sur Facebook.

L’art d’écorcher sa propre mission

CHRONIQUE / Nous sommes en face d’une contradiction fondamentale. La mission d’une association de libraires est la diffusion de livres, lesquels diffusent eux-mêmes des idées, des points de vue et des visions du monde ne pouvant, par définition, faire l’unanimité. Que cette association cache en quelque sorte des ouvrages constitue une contradiction touchant le coeur même de sa mission.

Il a suffi que des personnes se plaignent des choix de lecture du premier ministre québécois pour que la direction de l’Association des libraires du Québec décide de faire disparaître sa liste de suggestions de ses différentes plateformes numériques. Ce faisant, elle a donné du grain à moudre à tous ceux qui affirment qu’on ne peut plus rien dire… Elle l’a fait sur un plateau d’argent, qui plus est.

Sa bourde a en tout cas offert un sacré témoignage de la frilosité ambiante.

C’était malavisé à tous points de vue. Pas seulement sur le fond, mais pour la propre image de marque de l’association.

Pour amadouer quelques personnes, pour acheter la paix avec elles, elle aura finalement essuyé une tempête de critiques. Elle aura braqué les projecteurs sur sa propre faute.

Elle aura récolté l’inverse de ce qu’elle recherchait, c’est-à-dire de ne pas alimenter une polémique avec des internautes mécontents de certains choix du premier ministre Legault.

C’était, de surcroît, vivre sur une autre planète que de croire que supprimer les suggestions de lecture de François Legault ne lui vaudrait pas des accusations de censure. Ne sommes nous pas plongés depuis des mois au coeur d’un débat sur la liberté d’expression, sur ce qu’il serait permis de dire ou pas dans l’espace public?

Des motifs?

On cherche encore les motifs sérieux qui ont poussé la direction de l'Association des libraires du Québec à supprimer la liste du premier ministre québécois, elle qui avait pourtant eu l’excellente idée de l’inviter à parler de ses lectures (ce qu’il a fait mercredi dernier).

Ça ne peut pas être parce que des internautes ont critiqué cette invitation lancée à quelqu’un qui ne reconnaît pas l’expression «racisme systémique». Cela ne peut pas être non plus parce que parmi ses suggestions, François Legault a présenté L’Empire du politiquement correct du chroniqueur et essayiste Mathieu Bock-Côté, une évocation qui lui a permis de survoler le débat entre les «diversitaires» et les «nationalistes» pendant quelques instants lors de sa présentation. Ce sont les catégories et les mots employés par le premier ministre.

Non, ça ne peut pas être ça…

Malheureusement, il semble que oui.

Mea-culpa

Lundi, alors que la polémique ne cessait d’enfler, le conseil d’administration de l’Association des libraires du Québec a exigé que les publications qui avaient été retirées vendredi par l’équipe de direction soient remises en ligne. Ce qui a été fait. C’était évidemment la seule chose à faire.

La directrice de l’association, Katherine Fafard, a obtempéré à la demande du conseil d’administration. Elle a reconnu son erreur tout en se défendant d’avoir cherché à censurer qui que ce soit. 

Elle dit avoir agi précipitamment en raison du «flot de commentaires» reçus dans un premier temps. 

Le problème de départ est sans doute là. Car, même si c’est difficile, il faut savoir résister à la tentation de céder au moindre déferlement sur les réseaux sociaux; et d’aller à l’encontre du bon sens élémentaire parce que ceux-ci s’agitent. 

Mais il n’est pas facile de résister pour qui n’a pas l’habitude des débordements et des dérapages des réseaux sociaux. Tous doivent en avoir conscience.

Si les suggestions de lecture de M. Legault avaient été retirées des comptes Facebook, Twitter et Instagram de l’association, la vidéo de 30 minutes dans laquelle on le voit et l’entend présenter ses choix n’a, elle, heureusement jamais disparu.

Dans son mea-culpa, la directrice Katherine Fafard a raison de dire qu’une censure même partielle «va à l’encontre des valeurs fondamentales de l’Association» et de son «engagement envers la liberté d’expression». 

Sous la pression de certains, c’est précisément, malheureusement, ce qui avait été mis en cause avant que le bon sens ne reprévale.