L’aréna de Sillery a joué son dernier match le 16 février dernier, et ne fera plus jamais les séries...

L’aréna a joué son dernier match

CHRONIQUE / En cette fin de semaine du Salon du livre, vous me permettrez ce petit détour. Je me souviens avoir dévoré il y a quelques années le récit de Hervé Bouchard avec le plaisir éclairé de ceux qui ont joué leur hockey mineur à l’époque des glaces extérieures et des arénas minimalistes.

Numéro Six1 raconte le parcours d’un joueur au talent approximatif depuis l’atome jusqu’au midget. Les ambitions, les petites victoires, les désillusions.

On y croise les personnages plus grands (ou plus petits) que nature. On y sent l’odeur de l’équipement qui n’a pas séché dans sa poche de toile en tube; celle du vestiaire «hanté de gloire au parfum de mazout»; celle des hot-dogs qui avaient «le goût du sport».

C’est raconté avec humour, tendresse et de délicieuses libertés de langage. C’est plein de poésie et de sonorités. Le texte avait été joué au théâtre avant de passer chez l’imprimeur.

Le décor de Numéro Six était celui de Jonquière, mais il évoquait pour moi celui de l’aréna Jacques-Côté, à Sillery et de quelques autres. 

Un lieu plein de défauts et d’exiguïtés, mais une personnalité attachante avec le cachet unique de murs et de poutres de bois au plafond. 

Dans le passage menant des vestiaires à la glace de l’aréna de Sillery, de vieilles photos au mur. Celle de Jean Béliveau le jour de l’inauguration en 1972 et d’innombrables obscurs héros du samedi et des autres jours de la semaine qui ont défilé depuis. 

L’une des poutres de bois a cédé cet hiver avec le poids de la neige. Brisée comme un vieux Sherwood sous le poids d’un slap shot, allais-je dire, mais les Sherwood étaient du solide. Disons qu’elle s’est brisée comme les bâtons composites d’aujourd’hui. Il faut être de son temps. L’aréna de Sillery ne l’était plus.

Le rapport des ingénieurs vient de tomber : 1 million $ pour réparer le toit et près d’un an de travaux. 

On savait l’aréna décompté depuis l’adoption du PPU de Sillery en 2015. Il était prévu de le démolir et d’y construire de l’habitation de bonne densité avec un parc sur le stationnement devant.

Le bris de cet hiver aura précipité les choses. Il tombe sous le sens de ne pas dépenser une somme importante si on prévoit démolir l’année suivante.

L’aréna de Sillery a donc joué son dernier match le 16 février dernier et ne fera plus jamais les séries. 

Les joueurs bantam A des Chevaliers de Val-Bélair-Valcartier et des Gouverneurs de Sainte-Foy-Sillery auront été les derniers à passer sous la photo de Béliveau.

La Ville de Québec jonglait depuis 2007 avec le scénario d’une démolition. Le maire Labeaume en avait alors fait l’annonce, avant de se raviser l’année suivante, puis de revenir à la démolition en 2013.

La décision fut scellée avec le PPU en 2015, malgré la résistance de citoyens. 3000 personnes avaient signé une pétition.

«Est-ce que Sillery est prête à payer une taxe de secteur pour garder son aréna?» avait alors demandé le maire Labeaume. 

Sans reprendre tout le débat, je rappelle ici les principaux enjeux soulevés :

Maquette du PPU.

Le patrimoine

Construit en 1972, l’aréna a du cachet avec ses parements intérieurs et ses poutres de bois. Mais de l’extérieur, une banale boîte de taule jouxtée à un pavillon de service. Ce qui a valeur patrimoniale, ce n’est pas l’aréna, mais les 70 maisons du quartier ouvrier voisin et les propriétés religieuses derrière.

Service de proximité

Un aréna n’est pas un service de proximité essentiel comme un parc, une école ou une patinoire extérieure. L’immense majorité des utilisateurs vont à l’aréna en auto. Ce qui importe, c’est de pouvoir en trouver un aréna à distance raisonnable.

Usage communautaire

L’aréna Jacques-Côté fait partie du cœur du village de Saint-Michel. 

À défaut d’aréna, on aurait pu imaginer recycler le bâtiment pour un autre usage communautaire. La Ville a plutôt choisi de lotir le terrain et d’y aménager un parc plus grand et plus attrayant. 

Rareté des glaces

Les autres arénas étant occupés à pleine capacité, Québec prévoyait attendre les deux nouvelles patinoires du complexe de l’anneau de glace avant de démolir à Sillery. Il y a ici un défi sérieux avec la fermeture prématurée. 

Les coûts

Outre la toiture, il faudrait investir 3 millions $ pour un système de réfrigération qui respecterait les nouvelles normes de 2020. Sans compter la remise à niveau du reste du bâtiment. L’administration Labeaume a estimé que ça n’en valait pas la peine. Un choix politique.

L’asservissement aux promoteurs

L’annonce «officielle» de la démolition en 2013 a coïncidé avec celle d’un projet de 123 unités de logement sur le site. Des citoyens y ont vu un asservissement du maire aux promoteurs. Dans les faits, le premier scénario de démolition remonte à 2007, soit avant l’élection de M.Labeaume.

Les taxes

En 2015, la ville espérait pouvoir obtenir 3 millions $ à 4 millions $ pour la vente du terrain de l’aréna et ensuite 300 000 $ à 400 000 $ par année en nouvelles taxes. On peut penser que ce sera davantage aujourd’hui.

La densification

Des citoyens craignent qu’une densification massive ajoute à la circulation et nuise à la qualité de vie. La crainte est légitime. 

Les gabarits envisagés sur le site de l’aréna sont cependant inférieurs aux six étages du projet Sous les Bois, actuellement en chantier derrière. À suivre.

C’est avec un pincement au cœur qu’on regardera tomber l’aréna de Sillery. Comme chaque fois que disparaît un témoin de la vie d’un quartier.

On peut s’en attrister, mais ce n’est cependant pas le drame que plusieurs semblent y voir. On ne parle pas ici d’un immeuble patrimonial essentiel à la vie et au paysage de la ville.

(1) Numéro Six, Hervé Bouchard, Éditions Le Quartanier, 2014, 176 pages.

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