Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
François Larochelle était juge de ligne lors du «miracle sur glace» aux Jeux olympiques de 1980.
François Larochelle était juge de ligne lors du «miracle sur glace» aux Jeux olympiques de 1980.

L’arbitre qui n’avait jamais eu de cadeaux

CHRONIQUE / Lake Placid, 1980. Des Olympiques en pleine guerre froide, les États-Unis et l’Union soviétique vont s’affronter sur la glace. Ce n’est pas juste un match de hockey, c’est de la géopolitique en patins.

François Larochelle a 30 ans, il est juge de ligne.

Il a déjà raconté ce qu’il a vécu sur la patinoire, témoin privilégié de cette demi-finale historique qui s’est soldée par la victoire surprise d’une bande de jeunes Américains contre l’équipe nationale soviétique, la meilleure au monde. La victoire des États-Unis, 4 à 3, a été baptisée «le miracle sur glace».

Mais il y a eu un autre miracle, un tout petit.

François Larochelle logeait au Skaters Inn, au même endroit que tous les autres officiels de hockey, incluant ceux qui venaient des pays de l’Est. «Chez les officiels, il y avait un froid glacial», se souvient François, aujourd’hui âgé de 71 ans. Mais le ton restait poli. «Si on leur parlait, ils nous répondaient.»

François avait remarqué un arbitre, plus en retrait que les autres. «Il y avait un seul arbitre russe, les autres venaient des autres pays du Bloc de l’est. Il restait enfermé dans sa chambre au dernier étage, il avait le droit de sortir juste une heure par jour, accompagné d’un garde.»

François Larochelle était juge de ligne lors du «miracle sur glace» aux Jeux olympiques de 1980.

Au souper, Victor Dombrowski ne parlait à personne.

«Un soir, j’ai eu un élan du cœur vis-à-vis lui. Après le repas, je me suis dirigé vers sa chambre, j’ai frappé, il a ouvert, je suis rentré. Il a dit : “tu prends une chance?” J’ai remarqué sur son lit, il y avait des jouets… Il avait 47 ans, je lui ai dit : “vous jouez encore?” Il a répondu : «oui, je n’ai jamais eu de cadeaux quand j’étais enfant.»

François a été sonné. «Je n’ai pas été capable de parler pendant quelques secondes. Imaginez, il n’a jamais eu de cadeaux, ça a des conséquences sur un enfant de ne pas avoir de cadeaux. Et moi, j’avais été gâté... Encore aujourd’hui, c’est une des affaires qui m’a le plus marqué.»

François avait aussi remarqué que les jouets qui étaient sur le lit, des petites voitures, étaient tous abîmés.

«On aurait dit qu’il les avait ramassés dans la rue.»

La victoire des États-Unis contre l’équipe nationale soviétique, la meilleure au monde, a été baptisée «le miracle sur glace».

François a eu une idée. «Je lui ai dit : “je vais t’en acheter une” et je suis parti, je suis allé au dépanneur et j’ai trouvé un jouet que j’avais eu dans mon enfance, un Dinky Toys, des jouets en métal. C’était une petite Ford 4 portes, un modèle des années 50, elle était rouge si je me rappelle bien. J’ai été chanceux de trouver ça.»

Il est retourné frapper à la porte de Victor le lendemain. «Il était très touché, il s’est mis à pleurer.»

François n’est plus retourné au dernier étage, il ne s’était pas fait voir les deux fois, ne voulait pas jouer avec le feu. «Il n’y a pas eu de suites à ça, mais quand il me croisait, il me saluait. […] J’ai vraiment réalisé ce qu’il vivait, c’était un régime de terreur, il avait une pression énorme. Ça m’a bouleversé de voir ça.»

Il a été aussi marqué par l’équipement des arbitres de l’Est. «Si vous aviez vu leur habillement, ça faisait pitié. Et leurs patins, ils étaient soit trop grands ou trop petits, mais jamais de la bonne grandeur, et il fallait qu’ils les redonnent après. […] Ils étaient très surveillés, j’ai fini par savoir comment identifier les gardes qui les suivaient, ils avaient des manteaux différents. Ils étaient comme en prison.»

On ne voulait pas qu’ils passent à l’Ouest.

«On jugeait mal les arbitres de l’Est. […] Je trouve qu’on juge trop rapidement les personnes qui appartiennent à un autre groupe, il y a un manque d’ouverture. […] Je me suis trouvé brave de ne pas le juger, et j’ai réalisé que ce sont des personnes malprises, qui ont un cœur et une âme.»

Et des blessures d’enfance.