Pendant deux ans, des manipulateurs ont extorqué à Réjean Pépin entre 50 000 et 70 000 $ par le biais d’une certaine Nina dont il était tombé follement amoureux.

L’amour au prix fort

CHRONIQUE / « Elle me disait qu’elle m’aimait. »

C’est facile de juger les gens qui se font prendre dans des stratagèmes amoureux sur le Web. On se dit qu’ils sont naïfs de succomber aux ruses grossières des fraudeurs.

Sur un site de rencontre, tu fais la connaissance d’une jeune et jolie femme. Elle t’écrit d’un pays d’Afrique pour te dire qu’elle t’aime et qu’elle veut partager un héritage de plusieurs millions avec toi. Et toi, tu la crois? Même si tu as la mi-soixantaine et que tu n’es plus exactement une jeunesse?

Bien oui, tu la crois.

Parce que tu as désespérément besoin de la croire. Tu viens de perdre ton épouse et complice des 35 dernières années, décédée d’une longue maladie. Ça ne s’est pas très bien passé avec la famille. Tu la crois parce que tu te sens seul, terriblement seul : « Elle me disait qu’elle m’aimait. Et je l’aimais aussi », laisse tomber Réjean Pépin.

Une phrase qui résume bien la détresse et la vulnérabilité de ce Gatinois de 69 ans. Pendant deux ans, des manipulateurs sans scrupules lui ont extorqué entre 50 000 et 70 000 $ par le biais d’une certaine Nina dont il était tombé follement amoureux — sans jamais la rencontrer. L’argent qu’il envoyait à sa bien-aimée, a-t-il fini par réaliser, allait probablement au terrorisme et au blanchiment d’argent.

Pendant deux ans, il a correspondu jour et nuit avec cette Nina, par textos, courriels ou Skype. Les deux tourtereaux s’échangeaient confidences et mots d’amours, se faisant mille promesses… Elle lui disait que l’argent de son héritage était bloqué, mais qu’elle lui en verserait la moitié dès son arrivée au Canada. En attendant, elle lui demandait de lui virer des montants de plus en plus élevés sous divers prétextes: elle devait se faire vacciner, soudoyer un gardien, sortir de prison, payer des frais d’hôpitaux…

Complètement obnubilé par sa Nina, Réjean Pépin en était venu à lui virer des sommes à coups de 10 000 et 15 000 dollars, via des sociétés de transferts de fonds comme la Western Union. Jusqu’à ce que cette compagnie, justement, bloque un transfert. Ce jour-là, M. Pépin a parlé à un employé de la compagnie.

« Il m’a expliqué que j’étais en train de me faire avoir. Il m’a parlé d’Interpol, de blanchiment d’argent, de terrorisme. Quand j’ai voulu lui faire croire que j’envoyais de l’argent à une amie de ma fille, il s’est choqué. Il m’a dit d’arrêter de mentir, qu’il savait que j’avais envoyé beaucoup plus d’argent que je le prétendais et qu’il savait où cet argent s’en allait. »

Ce fut le début du réveil pour Réjean Pépin. Peu après, il a cessé de transférer de l’argent à Nina. Non seulement l’expérience lui a coûté cher, il en est ressorti profondément perturbé. « J’ai arrêté à temps. J’étais sur le point de tout perdre ».

Aujourd’hui, Réjean Pépin, un gérant de projet sur les chantiers de construction, n’en revient pas de sa crédulité. « Un de mes chums me disait : penses-tu qu’une jeune fille va tomber en amour avec toi au point de te donner des millions ? Mais moi, je me disais que de dépenser 30 000 ou 40 000 pour en toucher 4 millions quand Nina toucherait son héritage, ça en valait la peine. C’est juste que je comptais mal ! »

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Il n’est pas le seul à se faire avoir.

Les Canadiens ont perdu plus de 290 millions de dollars aux mains des fraudeurs entre janvier 2014 et décembre 2016, selon le Bureau de la concurrence du Canada.

Les stratagèmes amoureux figurent parmi les principales fraudes au pays avec des pertes déclarées de plus de 17 millions en 2017, explique Lisanne Roy Beauchamp du Centre antifraude du Canada.

Ce ne serait que la pointe de l’iceberg.

Seulement 5 % des fraudes sont signalées, compliquant d’autant le travail des autorités pour amasser des preuves et arrêter les fraudeurs.

Quant à la Western Union, elle a été la cible d’un recours collectif aux États-Unis. La société s’est engagée à rembourser 586 millions$US aux victimes de fraude. Les Canadiens, comme Réjean Pépin, sont admissibles au programme.

Celui-ci a d’ailleurs porté plainte à la police locale. Le dossier remis aux enquêteurs est devenu l’amorce d’un livre qu’il compte bientôt publier sur sa mésaventure. C’est sa manière d’aider les gens à ne pas commettre les mêmes erreurs que lui.