Dans le CHSLD où travaille Isabelle, depuis trois semaines, il n’y a plus aucun médecin.

L’ambulance pour une prescription

CHRONIQUE / Isabelle* est infirmière, elle travaille dans un CHSLD où, depuis trois semaines, il n’y a plus aucun médecin.

Même pas de garde.

À Québec, au moins un résident sur 10 est dans cette situation. Je vous en ai parlé dimanche dernier, un médecin me racontait comment les nouvelles règles établies en 2015 par le ministère de la Santé ont eu des effets pervers dans les CHSLD et pour les autres clientèles vulnérables.

Parce que les vieux ne sont plus calculés dans le nombre de patients pris en charge. Et parce qu’on dirige ailleurs des médecins qui veulent aller en CHSLD.

C’est comme ça.

Je vais mettre ça au clair tout de suite, je n’ai aucun problème à dire que ça va bien quand ça va bien. Vendredi justement, je suis allée voir mon amie Marie-Noëlle au CHSLD de Loretteville, elle était en train de me dire qu’elle était bien et qu’elle avait de très bons soins quand un gars est entré dans sa chambre avec deux sacs d’épicerie.  

Il était allé faire ses courses, il lui avait acheté du vin blanc, deux salades au poulet, une salade de saumon, une pizza, un bon poulet barbecue et un sac de limes pour son shooter de téquila que les préposés lui font boire le soir.

Donc, oui, ça peut bien aller.

Mais quand ça ne va pas, je le dis aussi. Et depuis que les règles de calculs ont été modifiées pour les personnes qui vivent en CHSLD, ça va moins bien. 

Isabelle est aux premières loges pour constater les dommages. Elle travaille en hébergement depuis une dizaine d’années, elle en a vu d’autres, mais jamais comme ce qu’elle voit maintenant. Et si la tendance se maintient, de plus en plus de CHSLD au Québec risquent de se retrouver dans le même pétrin.

J’ai demandé à Isabelle de me faire des «avant/après», comme dans les revues de décoration.

Avant, pour une infection urinaire : 

«Je faisais un test avec un Uristix. J’appelais le médecin et je lui disais ‘‘Madame Chose fait une infection urinaire.’’ Il me demandait si elle avait déjà fait une infection urinaire, ce qu’elle avait pris, comment elle avait réagi. Puis, il disait, elle va prendre tel médicament tant de jours. Ça finissait là.»

Maintenant :

«Je dois remplir un dossier pour expliquer le problème, expliquer qu’on est en découverture complète de médecin. Je dois faire un examen complet, même un examen respiratoire, pour une infection urinaire! [...] Ça prend entre 30 et 60 minutes. Après, j’appelle l’ambulance... ils sont contents! Ils l’emmènent à l’urgence, elle attend d’être vue pour obtenir sa prescription. Après ça, ils nous la renvoient au CHSLD en transport médical.»

Même chose pour un zona.

Récemment, un des résidents qu’ils ont dû envoyer à l’urgence pour une simple prescription a pété les plombs. «Il s’est complètement désorganisé, il urinait partout. Ils l’ont gardé une semaine...»

Avant, pour un constat de décès :

«J’appelais le médecin, je disais ‘‘Madame Chose est décédée.’’ Il me disait ‘‘je vais passer à telle heure”, il passait et il remplissait le constat de décès.»

Maintenant :

«Je dois appeler le 9-1-1, je leur dis que c’est pour un décès, ils arrivent quand ils peuvent, il n’y a pas d’urgence... Les ambulanciers constatent le décès, ils contactent leur médecin superviseur qui est à l’hôpital de Lévis, il fait le constat de décès à distance, il l’envoie par fax. La police vient aussi, on se fait poser des questions à l’infini. Est-ce que c’était un décès qui était prévisible? Comment c’est arrivé? Ça prend à peu près deux heures, en plus de monopoliser toutes ces ressources-là...»

Avant, pour les soins palliatifs.

«J’appelais le médecin, je lui disais ‘‘Madame Chose ne mange plus, elle ne prend plus ses médicaments, elle a l’air souffrante.’’ Il passait la voir pour évaluer sa condition et s’il jugeait qu’elle était rendue là, il arrêtait tous ses traitements et ses médicaments et passait au palliatif.»

Maintenant :

«Je devrais remplir le même dossier que pour l’infection urinaire, avec examen complet, même si la personne est mourante. Je devrais appeler le 9-1-1, la faire transférer à l’urgence pour se faire prescrire des médicaments par exemple la morphine et le protocole respiratoire. Ils vont me chialer après — “pourquoi tu nous l’envoies?” —, je vais leur répondre qu’on n’a pas de médecin.»

On est rendus là, à trimballer les mourants.

Pour contourner le problème, on a demandé à Isabelle de faire la liste des résidents qui ont l’air d’achever, pour leur faire prescrire les médicaments à l’avance par le gériatre qui rencontre la pharmacienne une demi-journée par semaine. «Et c’est qui qui devra décider de passer au palliatif?»

L’infirmière. 

«Je ne suis pas super à l’aise avec ça. Il y a une responsabilité légale à prendre cette décision-là.»

Et encore, une chance que les pharmaciens peuvent maintenant renouveler certaines prescriptions, ajuster les doses au besoin. Sans ça, ce serait pire encore. Est-ce qu’une super-infirmière pourrait être une solution? «Il faut avoir un médecin pour pouvoir avoir une super-infirmière...»

*Nom fictif