La présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent, a jugé nécessaire cette semaine de hausser le ton, voire, de se faire menaçante.

Laissez-les parler

CHRONIQUE / Des enfants innocents souffrent et meurent à cause des failles dans notre système de protection de la jeunesse, mais des pdg et des «gestionnaires de proximité» tentent de bâillonner les intervenants qui pourraient expliquer ce qui se passe sur le terrain aux membres de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse. C’est révoltant. C’est inadmissible.

Alors que tout le monde devrait contribuer à éclairer la commission afin que celle-ci arrive à des recommandations et à des solutions qui assureront une meilleure protection des enfants et de leurs droits, des hommes et des femmes en autorité veulent contrôler la parole de ceux et celles qui œuvrent auprès des jeunes et des familles en détresse.

Si bien que la présidente de la Commission, Régine Laurent, a jugé nécessaire cette semaine de hausser le ton, voire, de se faire menaçante.

«Jusqu’à maintenant, on a été très gentille comme commission. Mais on a des pouvoirs qu’on n’a pas exercés jusqu’à maintenant», a-t-elle indiqué à la sous-ministre adjointe à la direction des programmes dédiés aux personnes, aux familles et aux communautés du ministère de la Santé et des Services sociaux, Lyne Jobin. Si rien ne change sur le terrain, si des intervenantes ne sont pas libérées pour venir parler devant la commission, la présidente usera de ses pouvoirs.

Mme Laurent veut la garantie que les personnes qui témoigneront devant la commission ne seront pas victimes de représailles. «Tout d’un coup, elles sont plus bonnes après 20 ans si elles parlent à la commission.»

Selon la présidente, la parole du ministre qui dit vouloir briser la loi du silence ne suffit pas. Les pdg ne l’écoutent pas. Elle constate un décalage entre le ministère et le terrain.

Le ministre Lionel Carmant a à nouveau, vendredi, invité les intervenants à témoigner sans crainte. Est-ce que, cette fois, son message se rendra et saura rassurer tout le monde?

Les employés vivent, selon Mme Laurent, sous une chape de plomb qu’on appelle l’omerta. L’ancienne dirigeante syndicale signale que des pdg et des gestionnaires de proximité usent de toutes sortes de stratégies pour savoir qui va participer aux forums que tiendra la commission en janvier et février.

De quoi ont-ils peur?

Faut-il rappeler que des jeunes et des familles souffrent, que des enfants meurent et que des professionnels qui côtoient la détresse, la violence et la misère au quotidien ne souhaitent rien de plus qu’une façon de mieux faire leur travail?

«Si la commission n’est pas capable d’entendre les intervenants et intervenantes, on va manquer un grand pan et on risque de faire des recommandations qui ne tiendront pas compte du terrain», avertit Mme Laurent. Elle demande au ministère de faire preuve de leadership.

Un mal généralisé

Le même jour où Régine Laurent demandait de libérer la parole des intervenants sociaux, près de 200 chercheurs et professionnels de la santé publiaient une lettre pour dénoncer l’omerta qui règne dans le réseau de la santé. Au nom du devoir de loyauté, le personnel serait forcé au silence.

Les auteurs dénoncent de plus la gestion industrielle, notamment la méthode Toyota, appliquée aux établissements de santé sous les libéraux et suivie aussi par les caquistes.

«Jamais la technocratie d’un modèle de gestion n’a autant éloigné les professionnels et les employés de la population», a soutenu Marjolaine Goudreau, signataire de la lettre et présidente de l’Association des travailleuses sociales et des techniciennes en travail social, lors d’une conférence de presse tenue au parlement.

Mme Goudreau déplore que le travailleur qui prend le temps d’écouter un malade, de prendre soin de lui et d’accompagner sa famille soit maintenant jugé «improductif».

À la même période l’an dernier, c’est le cas d’une enseignante congédiée après avoir parlé au chroniqueur Patrick Lagacé des problèmes vécus dans le milieu de l’éducation qui faisait la manchette. En éducation aussi, la loi du silence s’applique.

Où s’en va-t-on comme ça?

Le personnel — cadre ou salarié — de la protection de la jeunesse, de la santé, des services sociaux et de l’éducation doit être au service de la population.

L’a-t-on oublié?

Certains proposent à la commission Laurent de créer un poste de protecteur, d’ombudsman de l’enfant.

Le député péquiste Harold Lebel a pour sa part déposé un projet de loi cette semaine pour créer la fonction de protecteur des aînés.

Nous avons déjà un Protecteur du citoyen pour faire des rappels à l’ordre quand la bureaucratie s’emballe, quand les valeurs humanistes et la bienveillance s’étiolent.

Nous aurons beau multiplier les protecteurs, nous ne serons guère plus avancés si nous continuons de traiter les enfants, les malades, les personnes âgées et ceux qui s’en occupent comme des boulons et des boîtes de conserve.