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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Ruth Lagacé
Ruth Lagacé

«La vie est d’même»

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CHRONIQUE / Quand Ruth Lagacé est débarquée avec ses boîtes de carton aux Appartements St-Pie X, qu’on appelle aussi les tours Bardy, elle ne savait pas trop comment elle allait faire pour se sentir chez elle.

Elle arrivait de Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier.

«Je passais d’une maison à un quatre et demi», se souvient-elle. Elle est débarquée là à 46 ans, avec sa fille de 17 ans, en étant au courant de la mauvaise réputation de ces HLM. «C’était jugé», résume Ruth qui, ironiquement, a été jugée. 

«Ils pensaient que j’étais snobe, c’est parce que je ne connaissais personne.»

Quand elle sortait, elle avait parfois de la misère à retrouver son chemin.

Les deux tours ont été inaugurées en décembre il y a 50 ans, c’est un peu pour ça que j’ai rencontré Ruth, pour souligner ça, surtout que les commémorations ont dû être annulées à cause de la COVID.

Ruth y est depuis 1996. «Pis j’aime ça.»

Je l’ai rencontrée à la mi-décembre, au rez-de-chaussée, dans un local de l’Évasion St-Pie X, organisme communautaire qui existe depuis 1992, qui offre plein de services aux locataires et aux gens du coin. Ça va d’une halte-garderie à de l’aide pour remplir des formulaires, en passant par du dépannage alimentaire.

Quand Ruth a emménagé dans une des deux tours, il y avait la Popote. «Au début, j’ai eu l’idée de donner un coup de main, d’aider les autres. Je travaillais pour les jeunes, je servais les dîners pour les jeunes de l’école [Jeunes-du-monde] qui est à côté. Un coupon, c’était 1$, tu pouvais manger deux fois. Ça arrivait en filées, j’aimais ça. Ç’a fermé il y a au moins cinq ans, ce n’était pas rentable terrible.»

Mais ça répondait à un besoin.


« Ils pensaient que j’étais snobe, c’est parce que je ne connaissais personne »
Ruth Lagacé

Ruth a aussi travaillé pour les jeunes de la rue. «Il y avait la roulotte [le Marginal] à côté, il y a un petit gars qui venait, il dévorait son muffin tellement il avait faim. Je lui donnais le mien, j’avais droit à un muffin et je lui donnais. Je me suis fait taper sur les doigts pour ça, il fallait juste en donner un.»

Elle a trouvé ça difficile.

N’empêche, c’est en aidant les autres que Ruth a tranquillement fait sa place. «Aujourd’hui, demandez à n’importe qui «qui est Ruth?» et ils vont savoir. Je suis connue!» Elle continue à faire du bénévolat à l’Évasion St-Pie X, elle est préposée à l’accueil, elle s’occupe de la paperasse, du classement. «Et je fais mes mots-mystères!»

Ruth en a dedans, elle ne fait pas ses 71 ans.
Elle ne vivrait pas ailleurs que dans les tours Bardy. «Avant, ce n’était pas beau, c’était délabré, mais tu t’y fais. Mais en 2011, ils ont tout repeinturé l’extérieur, et ils ont refait les intérieurs. Là, c’est beau, très beau. J’ai arrangé mon appartement à mon goût, je suis vraiment bien.»

Heureusement qu’elle y est bien, elle n’a pas mis le nez dehors de son logement les trois premiers mois de la pandémie.

La peur.

Elle la sentait plus aussi il y a 25 ans quand elle est arrivée. «C’était plus dur que maintenant, il y avait plus de trouble. Là, il y a les ados, ça entre, ça court, ils ne savent pas trop quoi faire, il faut les comprendre. Je suis chanceuse, sur mon étage, ça a toujours été tranquille. Il y a des étages où ça brasse, où c’est rough.»

Ces derniers temps, elle a senti que les gens sont plus sur la corde raide. «C’est toujours un peu comme ça avant les Fêtes, ce n’est pas facile. Mais cette année, les gens sont plus déprimés, ils manquent plus d’argent. Les immigrants, ils trouvent ça dur. Les intervenants sont très occupés.»

Après plus d’un quart de siècle, Ruth «fait partie des meubles» et de la famille aux Appartements St-Pie X. Quand je lui demande s’il y a un sentiment d’appartenance, elle joint ses deux mains qu’elle sert très fort l’une contre l’autre. Une communauté tissée serrée, de toutes les couleurs.

Ruth pourrait aller célébrer Noël avec sa fille et ses deux petits-enfants, mais elle hésite. «Je pourrais y aller vu que j’habite seule, mais je ne pense pas que je vais y aller. Je suis prudente en titi, j’aime mieux ne pas prendre de risques. Qu’est-ce que voulez? La vie est d’même, mais elle est belle quand même…»