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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Denise Isabelle et Marc Brunelle sont revenus sur les lieux de l’accident qui a coûté la vie à leur fils Thomas, il y a exactement dix ans.
Denise Isabelle et Marc Brunelle sont revenus sur les lieux de l’accident qui a coûté la vie à leur fils Thomas, il y a exactement dix ans.

La place de Thomas

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CHRONIQUE / Thomas Brunelle aurait pu faire ce qu’il voulait dans la vie. Astrophysicien, neurochirurgien... Son père est catégorique: Thomas faisait partie des dix personnes les plus intelligentes qu’il avait pu rencontrer dans sa vie. Il était de la courte liste sur laquelle se trouvait aussi le nom du scientifique Albert Jacquard. Mais le 12 juillet 2011, le voyage s’est arrêté pour Thomas. Sa voiture était fauchée par un train dans le Rang Sud à Saint-Tite. Son génie n’aura pas eu le temps de s’épanouir pleinement.

Lundi soir, ils étaient une quinzaine d’amis de longue date à s’être rassemblés sur les lieux de l’accident, pour se rappeler les bons moments et soutenir les membres de la famille de Thomas, venus eux aussi souligner ce triste anniversaire. Dix ans. Dix ans jour pour jour où chacun d’eux apprenait avec horreur que leur grand ami avait perdu la vie.

Poignées de mains fraternelles, éclats de rire et des centaines de souvenirs à se raconter. La gang du secondaire de Thomas ne s’est jamais vraiment perdue de vue en dix ans. Thomas aurait eu 28 ans en novembre. C'est à peu près tous l'âge qu'ils ont aussi. Ils sont devenus travailleurs de la construction, pompiers... certains travaillent deux semaines par mois en Ontario et reviennent dès que le congé arrive. Certains ont eu des enfants.

Ils ont toujours été soudés les uns aux autres, par une amitié sincère, mais aussi une force et une volonté de garder la mémoire de Thomas toujours vivante. Demandez à n’importe lequel d’entre eux. Thomas aura toujours sa place dans le groupe.

«Je pense même qu’il occupe une place encore plus grande dans ma vie aujourd’hui. Il ne m’a jamais quitté. Je lui parle encore souvent, je sais que je peux lui parler et me tourner vers lui si j’ai besoin. La vie avance, mais il est encore avec nous», confie Yann Lafontaine.

La journée du 12 juillet 2011 avait pratiquement la même allure que celle du 12 juillet 2021. Le chaud soleil de juillet réchauffait les coeurs des jeunes qui étaient en vacances. 

Ce jour-là, Yann se souvient que les plans de la gang n’arrêtaient pas de changer. Thomas était parti au golf avec des amis. Certains ont préféré aller se baigner en après-midi, mais Thomas et d’autres avaient plutôt décidé d’aller au cinéma pour voir le film sur Gerry Boulet. Au passage à niveau du Rang Sud, trois voitures se suivaient. Les arbres cachaient trop la vue, et il n’y avait pas de barrière. Le train roulait très vite. Thomas n’a eu aucune chance.

Longtemps, plusieurs se sont demandés: «et si j’avais changé mes plans? Et si j’étais allé au cinéma? Et si je n’étais pas allé me baigner? Et si...»

Le lendemain de l’accident, plusieurs de ses amis sont revenus sur les lieux du drame. De leurs propres mains, ils ont coupé tous les arbres et les plantes qui cachaient la vue aux automobilistes. S’ils n’avaient pas pu sauver Thomas, il n’était pas question qu’ils restent les bras croisés et que ça arrive à quelqu’un d’autre.

C’est d’ailleurs ce qui motive son père, Marc Brunelle, à mener sa croisade depuis quelques années. Même après dix ans, et malgré le décès de son fils, ce bout de chemin n’a jamais été sécurisé. Bien sûr il y a eu des rencontres, des poignées de main, des demandes, des «on va voir ce qu’on peut faire»... peut-être même parfois des larmes de crocodile. Mais jamais d’action. Pas encore du moins.

«Je veux que ça bouge et je vais tout faire pour que ça change. Non, ça ne nous le ramènera pas, mais ça va au moins éviter que ça puisse se reproduire», croit-il.

Pour sa famille et ses amis, Thomas Brunelle est toujours présent.

Quelques mois après l’accident, un de ses amis a construit une croix de chemin avec plein de photos qui résumaient la vie de Thomas. Ses amis, ses nombreux voyages, les trips de la gang. Le groupe est allé planter la croix tout près du chemin de fer, où c’était arrivé. Mais le Canadien National a tôt fait de retirer la croix. Ce n’était pas permis sur leurs terrains...

C’est dans la cour arrière de la maison familiale que la croix a abouti, ne trouvant pas vraiment sa place. Marc Brunelle la déplaçait de temps en temps, sachant qu’un jour, elle finirait par trouver son endroit significatif.

C’est un citoyen de Saint-Tite, propriétaire du terrain situé juste à côté de la voie ferrée, qui a permis qu’elle retourne prendre sa place. Lundi soir, pour souligner les dix ans du décès de Thomas, la gang est allée la planter où elle aurait toujours dû être.

La mère de Thomas, Denise Isabelle, a joué de la pioche pour enfoncer le socle qui allait recevoir la croix. Entre deux éclats de rire de se voir ainsi piocher le réceptacle, elle a glissé quelques mots à son fils, avant d’y installer la croix avec l’aide de ses amis.

Le souvenir venait de retrouver sa place. Et la croix pourra toujours rappeler à ceux qui passent à cet endroit qu’il n’y existe encore aucun dispositif de sécurité permettant d’éviter le pire.

Mais la place de Thomas, elle, elle est partout.

Dans le sourire de ses parents qui étaient visiblement reconnaissants de voir qu’après toutes ces années, les amis continuent de penser à leur fils.

Dans les souvenirs qui se racontaient, le pied bien accoté sur le rebord de la boîte arrière du pick-up.

Dans les petits bracelets jaunes «LiveStrong» que Thomas portait toujours à son poignet et que ses amis portent encore, même après une décennie.

Une croix de chemin a été plantée en ce dixième anniversaire du décès de Thomas Brunelle, pour se souvenir, mais aussi pour souligner que le passage à niveau, malgré ce décès, n’a jamais été sécurisé.

Dans les yeux du petit Théodore, âgé de quelques semaines à peine, et dont le prénom «Thomas» apparaît comme second prénom sur son acte de naissance. Signe que la roue tourne et que la vie a continué d’avancer sans qu’il ne soit oublié.

Sur le bord de cette voie ferrée, entre rires et larmes, soupirs et sourires, amis et famille, le chaud soleil de juillet a confirmé que Thomas n’a jamais perdu sa place. Il la conservera toujours.