Reconstruction de la E. B. Eddy Co. Limited, en 1901.

La petite histoire du monde [PHOTOS]

CHRONIQUE / Dans une récente chronique, j’évoquais cette boîte d’archives que je garde au sous-sol. Elle renferme de vieux papiers qui datent de mon adolescence. Des poèmes, des journaux intimes, des photos… Chaque fois que je retombe sur cette vieille boîte, je remonte dans le passé. Un pan oublié de ma vie ressurgit, celle de mes jeunes années de révolte et d’idéalisme…

Je croyais ces vieux documents sans intérêt. D’ailleurs, s’il n’en tenait qu’à ma blonde, la boîte aurait pris le bord du recyclage depuis longtemps. Mais je suis incapable de m’en débarrasser. J’aime me replonger dans mes vieilles affaires. Un historien de l’Outaouais, Alain Roy, m’a écrit pour me dire que mes archives étaient peut-être plus précieuses que je l’imaginais.

« Les gens savent peu que de vieux papiers comme les vôtres sont d’intérêt pour la mémoire régionale. Ils peuvent contribuer à raconter l’histoire, grande et petite, de la région. Or il arrive souvent que, faute de connaissance, les gens en disposent en les jetant aux vidanges. » Un pan de la mémoire collective disparaît du même coup.

Édifice de la E. B. Eddy sur le boulevard Alexandre-Taché, pendant les années 1910.

Dans la région, le centre régional d’archives de l’Outaouais (CRAO) a pris en main la tâche de recueillir les « vieux papiers » des gens. Ils ont mis la main sur plusieurs documents en apparence sans valeur, pourtant incroyablement précieux pour les historiens. L’anecdote la plus remarquable est peut-être celle de cette dame qui a découvert des photos centenaires de l’usine E.B. Eddy dans une benne à ordures du secteur Hull. De magnifiques clichés en noir et blanc datant des années 1901 à 1913, un rare témoignage des travaux de reconstruction de la zone industrielle après le Grand Feu de Hull.

N’eût été la présence d’esprit de la dame qui a récupéré les photos pour les remettre au CRAO, ces documents uniques auraient été perdus à tout jamais, note Frédéric Laniel, directeur général de l’organisme. « Dans les archives, on dit souvent qu’il y a un avant et un après du Grand Feu, tellement les incendies ont détruit un grand nombre de documents officiels », explique-t-il, en manipulant les photos avec précaution.

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L’archiviste pose ensuite devant moi un vieux registre aux pages racornies. C’est un livre de comptes datant de l’entre-deux-guerres. Il appartenait à un forgeron de la rue Notre-Dame, à Gatineau. S’il a échappé à la destruction, c’est que le nouveau propriétaire de l’immeuble a senti qu’il tenait quelque chose d’important en mettant la main dessus.

Reconstruction de la E. B. Eddy Co. Limited, en 1901.

De fait, le document est une mine d’or pour les généalogistes. Chaque page correspond à un client de l’époque : Paul Sabourin, N. Beauchamp, S. Touchette, John Starvant, Moïse Cousineau, Émile Dupuis… Ils venaient chez le forgeron, dans les années 1920, pour faire réparer des fers à cheval, des arceaux de roues, des fourches…

L’ancienne forge renfermait aussi la correspondance de la famille Paiement. Des tas de lettres écrites à l’encre. Beaucoup sont signées de la mère, « Madame Jean-Baptiste Paiement », qui écrivait à son fils Anthime, pensionnaire au collège de Rigaud. Ils parlent du travail à la forge. De la « lanterne magique » du prêtre qui servait à passer des diaporamas. Des séances de théâtre, de la santé, des transports en autobus. Les grands événements de l’époque y trouvent écho, comme la construction de la CIP. On y parle même de la chasse aux chiens errants.

Lettre de la famille Paiement datant de 1926.

Les Paiement échangeaient sur les banalités de la vie. Sans réaliser qu’ils témoignaient en fait de l’histoire de leur région. « On lit ces lettres aujourd’hui en s’amusant des particularités du langage ou des anecdotes du quotidien. On ne s’en rend pas compte, mais les documents qu’on produit aujourd’hui feront le même effet à ceux qui nous liront dans 100 ans », remarque Frédéric Laniel.

Pendant que l’Histoire avec un grand H s’étale dans les journaux et les manuels scolaires, la petite histoire du monde s’écrit ailleurs, dans l’intimité de notre quotidien.

Vue nord du moulin à pulpe de la E. B. Eddy Co. Limited, pendant les années 1910. Le procédé chimique au bisulfite était utilisé à l’époque. Seule la tour subsiste aujourd’hui. –

Dans les lettres à nos proches, dans les journaux intimes, dans nos photos de famille. De plus en plus dans nos courriels, nos photos de chat sur Instagram et nos publications insignifiantes sur Facebook.

Que penseront-ils de nous dans un siècle ?