Dans les années 1970, 90 % des agronomes travaillaient pour un gouvernement et 10 % dans le secteur privé. En 2019, c’est l’inverse.

La neutralité des agronomes

CHRONIQUE / Faire pousser des laitues ou du soya dans le respect de l’environnement et de la santé publique, ce n’est évidemment pas la même chose que de construire des routes et des ponts. Dans les deux cas toutefois, il importe que le gouvernement possède une expertise professionnelle dans ses ministères pour éviter d’être à la merci d’intérêts privés. En agriculture, ceux des vendeurs de pesticides.

Une commission parlementaire sur l’utilisation des pesticides en agriculture aura finalement lieu à Québec.

Après tout le tollé soulevé par le congédiement de l’agronome Louis Robert, à l’emploi du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation pendant 32 ans, le refus de tenir une telle commission aurait été très mal accueilli.

L’agronome «lanceur d’alerte» a dénoncé l’ingérence de lobbyistes en faveur de l’usage des pesticides au Centre de recherche sur les grains (CÉROM).

Lorsque l’Union des producteurs agricoles, Équiterre et la Fondation David Suzuki s’unissent pour réclamer une commission parlementaire sur les risques associés aux pesticides, il y a manifestement quelque chose qui ne tourne pas rond. Ça devient suspect si le gouvernement s’oppose à regarder de près ce qui se passe sur le terrain.

L’indépendance de la recherche ne fera pas partie du mandat de la commission parlementaire. Majoritaires, les députés caquistes ont exclu le sujet. 

Il viendra néanmoins hanter les échanges. 

Il sera aussi impossible de ne pas parler de la «neutralité» des agronomes qui conseillent les agriculteurs.

Cette neutralité devrait également préoccuper le gouvernement caquiste.

Richard Perron, président du Syndicat des professionnelles et des professionnels du gouvernement du Québec, souligne que dans les années 1970, 90 % des agronomes travaillaient pour le ministère québécois ou fédéral de l’Agriculture et 10 % dans le secteur privé. En 2019, c’est l’inverse. Les conditions salariales sont également supérieures dans l’entreprise privée et dans la fonction publique fédérale qu’au MAPAQ.

Des conseils payants

Radio-Canada a fait état cette semaine des primes, des bonus, des commissions que reçoivent la majorité des agronomes à l’emploi d’entreprises qui vendent des pesticides et qui conseillent les producteurs sur leur utilisation.

Le reportage repose sur un rapport d’enquête produit à la demande de l’Ordre des agronomes du Québec et dont les résultats se retrouvent sur le site de l’ordre professionnel.

La rémunération variable peut représenter de 1,5 à 30 % du salaire des agronomes et prend diverses formes : augmentation du salaire au mérite, combinaison salaire-prime, combinaison salaire-commission, combinaison salaire-prime-concours de vente.

Faut-il s’étonner que certains professionnels puissent forcer un peu trop la vente de pesticides et ne pas se montrer trop ouverts à d’autres moyens pour repousser les indésirables ravageurs dans les cultures?

«Même s’il n’y a aucune preuve d’actes préjudiciables, un conflit d’intérêts peut être susceptible de miner la confiance en la capacité de cette personne à agir correctement», lit-on sur le site de l’Ordre. C’est le moins que l’on puisse dire.

L’Ordre attend d’ici la fin de l’année les recommandations d’un comité d’experts sur l’indépendance professionnelle. 

Le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, espère que l’Ordre sera très diligent.

Lui aussi devrait faire preuve de diligence et de vigilance pour ramener de l’expertise en agronomie au sein de son ministère et auprès des producteurs.

Le nombre d’agronomes à l’emploi du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a diminué de près de 33 % entre 2010 et 2018, indiquait récemment le président de l’Ordre des agronomes, Michel Duval, dans une lettre publiée dans les médias. 

M. Duval explique de plus en entrevue que le ministère s’est délesté du support technique et de son rôle-conseil. Il pointe aussi la gouvernance déficiente dans certains organismes.

Avec le temps, force est de constater que ce désengagement a pu entraîner du laisser-aller, des dérapages. Les intérêts économiques des fournisseurs de pesticides, mais aussi des agriculteurs, ont pu primer sur la santé publique et l’environnement. 

Comme le gouvernement Legault aime répéter qu’il n’est pas à la solde des lobbys, il ne devrait pas tarder à mettre de l’ordre. Notamment en s’assurant que les rôles de conseillers et de vendeurs de pesticides soient séparés, mais aussi en s’assurant que le ministère de l’Environnement intervienne auprès des producteurs à la recherche d’un rendement maximal à tout prix et peu soucieux des bonnes pratiques agronomiques.