Bénévole de longue date, Diane Cusson ne compte pas ses heures auprès des résidents qu’elle aide, chaque jour, à manger.

La mission

CHRONIQUE / Diane Cusson n’est pas obligée d’être ici. Pas aussi souvent en tout cas. Elle y tient.

C’est la même chose au moment de retirer la bavette de celui ou celle que la femme vient de faire manger à la petite cuillère.

«Je vous aime et on se revoit demain!»

Personne ne lui a demandé de prononcer cette phrase, mais elle sait que ces mots font autant de bien à dire qu’à entendre.

Diane en a la preuve en essuyant délicatement la bouche du vieil homme qui se laisse faire comme un enfant. Leur contact visuel lui confirme qu’il ne met aucunement sa promesse en doute.

La bénévole sera de retour dans 24 heures, pour recevoir, tout comme lui, sa dose de bonté qui ne coûte rien.

Diane Cusson, 67 ans, se présente jusqu’à cinq jours par semaine dans ce centre d’hébergement et de soins de longue durée.

Non seulement la dame y passe la majeure partie de la semaine, mais la plupart du temps, elle y vient deux fois plutôt qu’une dans la même journée. Au dîner et au souper.

«Je vis seule. Je n’ai pas d’enfant.»

Mais encore?

«J’aime énormément donner. Je suis faite comme ça.»

Je l’ai rencontrée au lendemain de la tempête de mardi. Diane se moque gentiment de notre mauvaise humeur qui s’est exprimée autour de la machine à café.

«La neige, le vent, la gadoue... Ce n’était pas drôle!»

La bénévole souligne qu’ici, personne ne s’est plaint. Vieillissants et malades, les résidents ne sont plus au printemps de leur vie. Ils en ont vu d’autres.

«Ils savent que c’est leur dernière demeure, mais ils ont tous un beau sourire et des beaux yeux quand même!»

C’est ça, sa paie.

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Tout le monde la connaît au CHSLD Frederick-George-Heriot, à Drummondville. L’inverse est aussi vrai.

En direction de la salle à manger, Diane Cusson ralentit le pas pour me présenter un résident, une infirmière, une préposée, un médecin...

Elle y vient depuis une vingtaine d’années. Sa mère y a vécu ses vieux jours. Ce cher Paul-André aussi.

À l’époque, Diane travaillait à la cuisine d’une autre résidence pour personnes âgées. Un jour, on l’a avisée de l’arrivée d’un nouveau pensionnaire, plus jeune que la majorité des gens qu’elle avait l’habitude de servir.

Originaire de La Tuque, le retraité des Forces armées avait subi un AVC. Ses enfants vivaient à l’extérieur du Québec. Sa compagne venait de le laisser.

«Je lui ai dit que je n’étais pas mariée, que je n’avais pas d’enfant. Je ne voulais pas qu’il devienne mon amoureux. J’étais cependant disponible pour faire ses petites courses.»

Une amitié est née.

Diane Cusson

Avec l’autorisation de la fille de Paul-André, Diane l’a invité à venir manger à la maison. Lui qui avait toujours été très actif, tant sur le plan professionnel que social, elle a pensé que ça lui ferait du bien de sortir des quatre murs de sa chambre.

Paul-André est tombé de son fauteuil roulant alors que Diane était concentrée à préparer le repas. Elle l’a retrouvé au sol, incapable de se relever, et elle, ne sachant pas trop comment l’aider.

«Il était toute une pièce d’homme, un quart-arrière au football.»

Diane est néanmoins parvenue à le sortir de sa mauvaise posture... jusqu’à ce qu’il retombe de nouveau.

Paralysé, Paul-André a été transporté d’urgence à l’hôpital où il est demeuré pendant plus de trois mois. Diane à son chevet. Jour et nuit.

«J’ai laissé mon travail. Au salaire que j’étais payée, je n’avais rien à perdre.»

L’état de son ami en perte d’autonomie exigeait des soins en permanence. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé au CHSLD Frederick-George-Heriot où Diane l’a suivi.

«À partir de ce jour, cet homme est devenu ma mission. J’ai donné sept jours sur sept, neuf à dix heures par jour.»

Pendant quatorze ans...

Elle sortait uniquement de la bâtisse pour aller griller une cigarette avec l’aumônier qui, lui, fumait la pipe.

Diane n’a jamais raté une seule journée en compagnie de Paul-André qui s’est graduellement remis à parler et à marcher, arrivant même, par moment, à se passer de son fauteuil roulant.

«Je lui faisais faire tous ses exercices de physiothérapie et d’ergothérapie. Je voulais tant qu’il progresse!»

Reconnaissants, les enfants de Paul-André l’ont rémunérée pour s’occuper ainsi de leur père, mais il n’y a pas un salaire qui peut compenser le nombre d’heures incalculables que cette femme lui a réellement consacrées.

Diane n’a rien demandé de plus, voulant mener à bien la mission dont elle s’était chargée.

«Paul-André est venu passer les étés et Noël chez moi. J’apportais les piqués, les bavoirs, ses pilules...»

Ses enfants se joignaient parfois à eux. «Ils étaient quasiment comme les miens. Ils m’ont gâtée. On a gardé contact.»

Paul-André est décédé en novembre 2014, après quatorze ans à se laisser guider dans les rues de la ville par l’infatigable Diane. Le duo adorait marcher jusqu’à tard le soir. Les pneus et les poignées du fauteuil roulant ont dû être changés à quelques reprises. Trop usés.

Après le décès de Paul-André, Diane Cusson a occupé un emploi dans un marché d’alimentation puis à l’automne dernier, la retraitée a eu besoin de revenir là où elle se sent le mieux.

Alors que se termine la Semaine de l’action bénévole, la présence de cette femme est inestimable dans ce CHSLD où, comme ailleurs, on subit les impacts du manque de personnel.

Durant chaque repas, Diane aide deux ou trois personnes âgées à s’alimenter. Elle reste pour desservir et nettoyer les tables.

«J’arrive de bonne heure. Je placote avec le monde. Je les fais rire. J’aime ça!»

Diane a commencé à rassembler ses souvenirs dans des cahiers d’exercices. «Je rêve d’écrire un livre!»

La bénévole profite de l’heure de la sieste de ses protégés pour se rendre à la chapelle. Elle y rédige son histoire qui se poursuivra tant et aussi longtemps que la santé lui permettra de démontrer que donner, c’est recevoir.

«C’est rempli d’amour ici! Ça me fait du bien.»