Mylène Moisan
Originaire des Îles-de-la-Madeleine, Jennifer Boudreau fait de la pyrogravure sur des peaux de loups-marins.
Originaire des Îles-de-la-Madeleine, Jennifer Boudreau fait de la pyrogravure sur des peaux de loups-marins.

«La mer lui crie dans les oreilles»

CHRONIQUE / «Avertissement de vent» est certainement la dernière chose qu’on veut voir sur Météomédia quand on s’apprête à prendre l’avion pour les Îles-de-la-Madeleine, on donnait des rafales à plus de 100 km/h. 

Éole s’est un peu calmé, nous avons pu atterrir.

Et j’ai pu souffler.

Ça devait faire environ sept ans que je n’avais pas mis les pieds sur l’archipel l’hiver, il n’a pas changé, contrairement à l’été où les touristes sont toujours plus nombreux. L’été est au sable ce que l’hiver est au désert, surtout les jours de grands vents quand les bourrasques soufflent la neige des dunes. 

Effaçant, çà et là, la route.

Le temps peut tourner du tout au tout en quelques heures, il faut parfois des convois routiers pour permettre aux voitures d’aller d’une île à l’autre, il arrive que l’avion tourne autour de l’aéroport avant de faire demi-tour, incapable d’atterrir. Hier, des écoles ont fermé sans qu’un brin ne tombe du ciel. 

Ne dites pas ça à mes gars.

Je suis ici pour le 11e Rendez-vous loup-marin — on m’a invitée —, c’est ironique puisqu’il y a rarement eu aussi peu de phoques autour des îles, ils ne viennent plus depuis longtemps sur la banquise le long des côtes pour la simple et bonne raison qu’il n’y a plus vraiment de banquise. 

On dit qu’ils sont à 45 milles au sud-ouest.

J’ai croisé Réjean Vigneau, à la fois chasseur et boucher, un des Madelinots qui ont le plus œuvré pour faire connaître la viande de loup-marin, il doit aller jusqu’à Terre-Neuve pour s’approvisionner. Il pourrait aller plus près, à l’île Brion où les phoques s’agglutinent, si seulement le gouvernement leur donnait le feu vert.

Les pinnipèdes détruisent l’île que le Québec dit protéger.

Mais bon, c’est un autre débat.

Le Rendez-vous, donc, est coordonné depuis 10 ans déjà par Céline Lafrance, une fille de l’Outaouais qui est débarquée seule aux Îles en plein mois de novembre il y 23 ans, elle y a même ramené un Madelinot qui s’était exilé. Le mouvement est habituellement à l’inverse, des hommes et des femmes «de l’extérieur» suivent leur cœur jusqu’ici.

Un Madelinot qui part ne part jamais vraiment.

C’est le cas de Jennifer Boudreau qui est partie étudier à 17 ans, elle s’est installée à Sainte-Luce-sur-Mer avec son amoureux et elle est venue faire un tour cet hiver, pour une première exposition, elle fait de la pyrogravure sur des peaux de loups-marins qu’elle tend sur du bois de cage à homards.

Ses peaux sont tannées par Rosaire Leblanc, «un des derniers tanneurs aux Îles qui le fait de façon traditionnelle».

À 31 ans, Jennifer vient même d’obtenir son permis de chasse, elle a suivi son cours à Sainte-Anne-des-Monts, il y avait six filles. Il y a un regain. 

«Pour moi, c’est carrément une réappropriation culturelle. Je veux promouvoir ce savoir-là, je trouve ça important de lui redonner sa place.»

Elle était à la soirée hommage du Rendez-vous, avec d’autres artistes et artisans qui présentaient ce qu’ils font à partir de l’animal, des bottes, de l’huile, même des gâteries pour chiens. 

On ne perd rien de l’animal.

Il y a une fierté dans cette tradition, malgré tout le mal que Brigitte Bardot a pu en dire, comme un sentiment de résistance d’avoir survécu en perpétuant la chasse aux phoques à leur corps défendant.

Les Madelinots ont l’habitude d’affronter les tempêtes.

Ils marchent vent d’boutte.

Chaque année depuis 10 ans, on rend hommage à un chasseur, c’était autour de Denis Bénard, qui a l’air d’un sacré bon bougre. Sa blonde Carole est venue parler de lui sur scène, elle a raconté comment il a grandi sur un bateau, comment la mer fait partie de lui, depuis toujours. Elle a dit ceci, «la mer ne l’appelle pas, elle lui crie dans les oreilles.»

Son homme est monté recevoir son prix, visiblement ému. «Je ne ferai pas un gros discours. Je suis touché. Et surpris.»

Et c’était beau.

* Ce séjour aux Îles-de-la-Madeleine est une invitation du Rendez-vous loup-marin, qui fournit le transport, l’hébergement et les repas. J'en profite d'ailleurs pour souligner la qualité de l'accueil des gens de l'Auberge la Salicorne, où je loge.

Les jours de grands vents, quand les bourrasques soufflent la neige des dunes, elles effacent çà et là la route. Il faut parfois des convois routiers pour aller d’une île à l’autre.