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Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
La marche va de pair avec une certaine intimité. Or, les monsieurs ne sont pas très à l’aise avec ça.
La marche va de pair avec une certaine intimité. Or, les monsieurs ne sont pas très à l’aise avec ça.

La marche des monsieurs

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CHRONIQUE / Avant la pandémie, je ne voyais pas l’intérêt de marcher pour marcher. Aller à pied était pour moi un moyen de déplacement utilitaire, une façon de me mouvoir d’un point A à un point B. 

J’étais un piéton de micro distances : descendre du rez-de-chaussée au sous-sol, de ma maison au dépanneur, de l’arrêt de bus au bureau. Sinon, je prenais mon vélo, mes patins à roues alignées, l’autobus, la voiture — tout ce qui pouvait me faire avancer plus vite que des pas.

La marche me semblait l’incarnation de la perte de temps. Tant qu’à marcher, je me disais, aussi bien courir ou rouler, ça fait pomper le cœur pour la peine. Et si le but, c’est de jaser, vaut mieux prendre un café ou une bière, au moins on peut se voir la face. 

Puis, la zone rouge est arrivée, les espaces de socialisation ont été fermés, les rassemblements intérieurs ont été interdits. Qu’est-ce qui nous restait pour socialiser? 

La marche, nouveau sport national des Québécois. 

Durant la pandémie, mon ami Guillaume est devenu un fervent piéton. Chaque matin aux aurores, il part de Limoilou, longe la rivière Saint-Charles et regarde le soleil se lever sur le centre-ville, puis se faufile dans les rues de Saint-Sauveur jusqu’à son bureau. 

Le soir, il fait le chemin inverse. En moyenne, il marche une heure par jour. Pourtant, Guillaume, qui a deux enfants, une blonde et une job à plein temps, ne nage pas dans le temps libre. Mais il chérit ce moment de quiétude, où il ne fait que poser un pied devant l’autre en écoutant de la musique. 

Pendant le confinement, la marche est aussi devenue son principal moyen de socialiser avec ses amis, dont j’ai la chance de faire partie. Alors, en novembre, on a commencé à aller marcher. Les jeudis soirs, vers 20h, on longeait la rivière Saint-Charles de Limoilou à Vanier, puis on revenait.

La dernière fois — juste avant le couvre-feu et l’interdiction de marcher avec quelqu’un hors de notre bulle —, on s’est gâté. On a marché du parc Cartier-Brébeuf jusqu’aux plaines d’Abraham, en passant par la terrasse Dufferin où on s’est arrêté pour contempler le fleuve dans son habit de soirée. 

On a marché pendant plus que deux heures. On a jasé de sujets légers et de sujets plus profonds. Et au fil de notre parcours, je me suis dit qu’on était beaux à voir : deux monsieurs de plus ou moins 40 ans, qui vont marcher sans destination précise, juste pour jaser, se délier les jambes, respirer l’air frais et observer le paysage. C’est un joli pied de nez à la virilité stéréotypée. 

Je vois souvent des gars qui courent ensemble, font du vélo, jouent au hockey, au soccer, au tennis, au baseball, etc. Mais des gars qui vont marcher en tandem? C’est plus rare. lls marchent avec leur blonde, avec leurs amies, avec leurs parents. Mais ils marchent peu avec leurs potes masculins. 

La marche va de pair avec une certaine intimité. Sa lenteur et sa proximité disposent à converser au-delà du small-talk, incitent à prendre des nouvelles l’un de l’autre, à partager des tranches de vie, à ventiler si ça ne va pas. 

Or, les monsieurs ne sont pas très à l’aise avec ça. Au Québec, deux fois plus d’hommes que de femmes n’ont pas d’amis à qui se confier. Et, pour ceux qui en ont, la conjointe est souvent la seule confidente, selon un rapport remis au ministère de la Santé en 2005 par Gilles Tremblay, professeur titulaire à l’École de travail social à l’Université Laval, et son équipe.  

En 2014, M. Tremblay et des collègues ont fait un constat similaire dans un autre rapport sur la masculinité et la santé. Ils ont demandé aux hommes à qui ils se confieraient si ça n’allait pas : 85 % ont dit qu’ils garderaient ça pour eux. Et 85 % ont dit que s’ils en parlaient, ce serait à leur conjointe.

Pourtant, les hommes, autant que les femmes, aspirent à avoir plusieurs personnes à qui se confier, souligne Gilles Tremblay. «Ce n’est pas vrai qu’une seule personne peut combler les besoins de confidence», dit-il. 

Mais de nombreux gars continuent à être enchaînés au stéréotype du cartésien qui réprime ses émotions. Et l’homophobie n’est jamais très loin. «La peur d’être identifié à un gay, ça reste encore important», remarque M. Tremblay. 

Le chercheur a tout de même observé que les hommes de moins de 35 ans se montrent moins coincés entre eux. Mais «on n’est pas à des générations lumière» non plus, note-t-il.

Pour vous affranchir des clichés et requinquer vos amitiés, je vous fais donc une humble suggestion, les gars. Quand on pourra recommencer à le faire, allez marcher ensemble. 

Pour ma part, je suis officiellement converti à la marche des monsieurs. Ç’aura pris un ami allumé et la pandémie pour que je me réveille. Mais il n’est jamais trop tard pour réapprendre à marcher.