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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Valérie Laflamme-Caron
Valérie Laflamme-Caron

La honte n’a pas pu changer de camp

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CHRONIQUE / «Je ne me souviens pas du début, mais je me souviens quand ça a arrêté, j’avais six ans.» Son oncle Yvon et ses mains baladeuses, jusque dans sa petite culotte.

«C’était tout le temps.»

Valérie Laflamme-Caron s’est confiée à son enseignante de première année, sa mère a été mise au courant. «Je me souviens, ma mère et moi on était en auto, on allait à l’école et je lui ai demandé : “qu’est-ce qui va arriver avec mon’oncle Yvon?”», dans le sens de «est-ce qu’il va avoir des conséquences?»

Il ne s’est rien passé. En fait, tout le monde dans la famille a fait comme si rien ne s’était passé. «Mon oncle a continué à participer aux rassemblements familiaux. Quand il m’a remis 20 dollars à mon anniversaire, j’ai dû lui faire la bise et lui dire merci.»

Et elle n’était pas la seule victime. «Au début de l’âge adulte, j’ai appris qu’il avait fait la même chose avec la plupart des enfants de la famille. J’ai été stupéfaite. Comment est-ce que ça a pu arriver? Pour protéger l’omertà, on a géré ça en secret, parce que dans le temps, on faisait comme ça.»

Chut, il ne faut pas que ça se sache, ça serait une honte pour la famille.

Au diable sa honte à elle.

Elle est passée deux fois à un cheveu de le dénoncer, en 2011 et en 2013, sa mère l’a suppliée de renoncer la première fois, un autre oncle la seconde. «Il m’a dit : “tu sais, tu n’as pas été violée”…»

Et il fallait protéger grand-maman.

Mais en 2015, elle a enfourché son vélo sans en parler à personne, a filé au poste de police Victoria, et a déposé sa plainte contre Yvon Laflamme. «L’enquêtrice à qui j’ai raconté mon histoire était super. À partir du moment où ils ont vu que j’avais des éléments extérieurs pour corroborer mon histoire, ils ont continué.»

Ils ont retrouvé sa prof de première année, elle se souvenait de tout.

Deux autres victimes ont accepté de porter plainte avec elle. Elle n’était plus seule maintenant, comme elle l’avait été pendant tant d’années, pognée avec ce lourd secret en dedans. «Si j’avais été battue à coups de bâton, j’aurais été à l’hôpital pour être soignée, la police aurait été appelée, la famille n’aurait pas dit : «n’en parle pas à personne». D’avoir à garder le secret, j’ai réalisé que ça m’avait plus nui que je pensais…»

Une colère que rien n’apaisait.

Surtout quand elle voyait aux nouvelles des hommes accusés de crimes sexuels. Ironiquement, c’est l’arrestation de l’acteur et humoriste Bill Cosby qui a été son élément déclencheur, son MeToo. La veille de notre rencontre, l’homme venait d’être libéré par la Cour suprême des États-Unis pour une subtilité juridique.

Rien à voir avec la vérité.

Entre le dépôt de la plainte de Valérie et l’enquête préliminaire, il s’est écoulé quatre longues années. Il lui a fallu attendre en mai 2019 pour enfin pouvoir raconter ce qu’elle avait vécu. Subi. «Appuyée à la barre, j’ai donné mon témoignage. Mon agresseur était présent, mais il s’est endormi et la juge a dû le réveiller. Elle lui a dit : «c’est très important que vous entendiez ce qui se dit». Pour la première fois, je voyais qu’on me croyait, ma parole avait une valeur. La honte allait changer de camp.»

Elle avait 31 ans.

Valérie Laflamme-Caron

Ensuite? Il y a eu des délais, d’autres délais. «J’ai attendu le procès patiemment, il a été reporté un nombre incalculable de fois. Même le procureur était dépassé, il me disait que cette affaire aurait dû être réglée depuis longtemps. J’étais de moins en moins patiente, mais je restais confiante.»

En mai, ça y était, le procès devait avoir lieu, enfin. «C’était une semaine avant ma date prévue d’accouchement.»

Six ans après avoir porté plainte.

Mais l’avocat de l’accusé a été radié, il a fallu lui donner le temps de s’en trouver un autre, et le temps à cet autre avocat prenne connaissance du dossier. «Le procès a été reporté encore, ç’a été repoussé à l’automne.» Encore quelques mois, elle et les deux autres victimes y étaient presque.

Valérie arrivait au but. «En le poursuivant, je voulais qu’il y ait un éclat de vérité. Je souhaitais surtout que le crime soit reconnu. Que la faute soit imputée à la bonne personne. Et qu’on atteste que pendant tout ce temps, j’aurais dû être protégée.»

Ce n’est pas arrivé.

La COVID.

Yvon Laflamme est décédé il y a quelques semaines. «Cette nouvelle est loin de me réjouir.

Certains diront qu’il a eu ce qu’il méritait. Je n’ai jamais voulu que cet homme meure seul et souffrant.» Elle ne voulait pas se venger, seulement obtenir justice, pour enfin tourner la page.

Elle aurait voulu dire que le système fonctionne parfois, qu’«il existe des enquêteurs empathiques, des procureurs déterminés et des juges bienveillants». Elle aurait voulu dire que ça vaut la peine de poursuivre son agresseur, elle aurait voulu montrer, par son exemple, que la honte peut changer de camp. 

La honte reste en suspens. «Mais aussi rigoureuses et bien intentionnés soient ces personnes, elles sont prises au sein d’un système qui est dysfonctionnel. Comme moi, elles ont les mains liées.» Elle ne peut évidemment pas savoir quel aurait été le verdict, mais elle sait tout le bien que lui aurait procuré simplement le simple fait d’être écoutée – et sûrement crue – par un juge. 

Valérie a aussi appris que son agresseur faisait l’objet d’une autre enquête pour des allégations à caractère sexuel. Cette enquête-là aussi n’ira pas plus loin. «On dira qu’on ne salit pas les morts et que chacun est innocent jusqu’à preuve du contraire. Ce ne sera pas faute d’avoir essayé, vraiment, de faire autrement.»  

Aujourd’hui, elle veut briser le silence. «Il faut briser le tabou entourant ces agressions. Le silence et le tabou aggravent le mal commis.» 

Après six années de procédures qui finissent en queue de poisson, elle se sent laissée en plan. «Je ne peux pas revenir avec ma colère, je ne peux pas revenir là. Qu’est-ce qu’il me reste? Inscrire son nom sur la liste «Dis son nom»? Est-ce qu’il me reste juste ça? Il n’y a pas tellement d’options pour les victimes…»