Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan

La face cachée de la pénurie de familles d’accueil

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / Quand Solange* a su que les deux petites-filles de sa sœur avaient été placées en famille d’accueil, elle a tout de suite levé la main pour les prendre chez elle «pour que ça reste dans la famille».

On les lui a confiées tout de suite.

Et depuis qu’elles habitent avec Solange, tout le monde s’entend – y compris les intervenantes de la DPJ – pour dire qu’elles ont fait des bonds de géants, qu’elles se portent mieux. «Quand elles vont à leurs visites avec les parents, l’intervenante a dit que ça se passait bien, que ça lui facilitait la vie.»

Après quelques semaines, voyant que les choses se passaient bien, elle a entamé des démarches pour être accréditée comme une famille d’accueil. Avec cette reconnaissance, elle peut recevoir un montant plus important que comme famille d'accueil de proximité pour s’occuper des deux enfants. «L’intervenante m’avait expliqué que ça se ferait rapidement et que ce serait rétroactif.»

Elle a parlé trop vite. 

Les semaines ont passé et rien n’a bougé. Une partie de l’évaluation a été faite, entre autres sur les antécédents judiciaires, mais Solange est toujours au même point. «J’ai parlé à la responsable des familles d’accueil, elle m’a dit qu’elle n’y pouvait rien y faire, que c’était la bureaucratie, qu’il fallait attendre.»

On parle de délais de six à neuf mois, sans savoir si la rétribution serait rétroactive. Jusqu’ici, elle reçoit moins d'une trentaine de dollars par jour et assume le reste des dépenses à partir de son revenu d’emploi, même si ces deux petites chouettes n’étaient pas prévues à son budget. Elle n’a pas non plus droit aux allocations familiales. «Si on veut que les enfants aient une belle qualité de vie, ça coûte de l’argent.»

Mais elle ne pourra pas tenir longtemps. «Je leur ai dit que je ne pourrais pas les garder si je ne reçois pas d’aide. Ça me fend le cœur, mais je ne peux pas.»

Au lieu de tenter de faire accélérer les procédures, la DPJ a décidé simplement de reprendre les deux petites filles et de les placer dans une autre famille d’accueil, où elles ne connaissent personne. «Ils vont les déplacer une troisième fois, ils vont payer des étrangers pour s’en occuper alors qu’elles sont déjà chez nous et qu’elles sont bien.»

La DPJ va donc prendre deux des si rares places en famille d’accueil pour placer deux enfants qui ont déjà un toit.

Parce que le processus est trop long. 

Lorsqu’elle a vu que la DPJ voulait déplacer les filles, Solange a contacté une famille d’accueil accréditée «depuis plus de 10 ans» et qu’elle connaît bien. «Ils ont deux places libres. Ils sont en face [d’un membre de la famille] où les filles sont allées quelques fois, elles les connaissent un peu et ça serait une façon pour moi de pouvoir aller les voir, de ne pas couper le contact trop rapidement. L’intervenante a dit : «non, j’ai déjà trouvé une place. Et elle m’a dit que je ne pourrais pas aller voir les filles. Il me semble que ça les rassurerait, non?»

Si tout se passe comme prévu, les filles devraient être déplacées avant la fin du mois. «L’autre jour, à la garderie, la plus petite a dit à une amie : “moi, je suis chanceuse, je vais rester avec [Solange] toute ma vie!” Je lui ai dit : “bien voyons, arrête de faire des blagues” et elle a répondu : “ce n’est pas une blague”… Elles ne savent rien, la DPJ ne les prépare pas. Ils m’ont dit : “elles vont partir [tel jour] et ce sera votre dernier souper avec elles”. Ça me rend tellement triste.»

Et après, on s’étonne qu’il manque de familles d’accueil.

C’est sans compter celles qui sont déjà accréditées et qui finissent par baisser les bras devant des décisions insensées. C’est le cas d’une famille dont le père m’a écrit, il souhaitait adopter des triplettes qu’on lui avait confiées quand elles étaient bébés, mais on les a séparées dans trois familles différentes.

Dans son mémoire remis en novembre 2020 à la Commission Laurent, la Fédération des familles d’accueil et des ressources intermédiaires du Québec (FFARIQ) a déploré l’attitude de la DPJ, qui oublie parfois l’intérêt de l’enfant au passage. «Nos questionnements portent entre autres sur la considération qui est réellement accordée à l’intérêt véritable de l’enfant, au lien d’attachement et à la stabilité du milieu de vie, lors de l’application de la loi et des décisions qui en découlent.»

Ils en voient trop, des situations où la bureaucratie passe avant les enfants. «On assiste régulièrement à des situations où l’établissement [la DPJ] exerce son autorité sur la ressource [la famille] ou à d’autres moments où il la considère comme un adversaire plutôt qu’un partenaire.» 

C’est exactement ce que vit cette famille qui accueille des enfants depuis deux ans et qui assiste impuissante à des décisions qui ne sont pas dans l’intérêt des jeunes dont elle prend soin, entre autres parce qu’elles ne sont pas prises avec tous ceux qui gravitent autour d’eux. «De vivre de l’intérieur ce système malade est la plus grande épreuve de ma vie, m’a confié la mère, qui travaille comme intervenante communautaire. Je suis un témoin impuissant. On nous menace “d’écarts” si on brise la confidentialité. Et la confidentialité a le dos très large : pas le droit de parler à l’avocate, à l’enseignante, etc. Nous ne serons pas famille d’accueil à long terme, et ce n’est pas à cause des enfants, mais bien à cause de cette organisation.»

Dans un article signé par Katia Gagnon dans La Presse en mars 2019, on apprenait que, seulement à Montréal, le nombre de familles d’accueil était passé de 900 à 300 depuis 2011, c’est une diminution de plus des deux tiers.

Combien seraient restées si elles s’étaient senties respectées?

* Prénom fictif