Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Seulement les cas les plus exceptionnels devraient se rendre à la DPJ, considère le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.
Seulement les cas les plus exceptionnels devraient se rendre à la DPJ, considère le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.

La DPJ doit redevenir une mesure d’exception

CHRONIQUE / Le Soleil conclut aujourd’hui sa série sur des cas où la DPJ a fait fausse route avec une entrevue avec le ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lionel Carmant, qui souhaite aider les familles en amont, en première ligne, pour réduire les problèmes et éviter des drames comme celui de Granby.

Q Cela fait maintenant un peu plus d’un an que vous êtes à la barre de la DPJ, quelles sont vos impressions jusqu’ici? Pensiez-vous que ça deviendrait un dossier aussi chaud?

R Je dois dire que oui. Quand je suis arrivé en poste, il y avait les deux dossiers de la CDPDJ [Commission des droits de la personne et de la jeunesse] qui traînaient sur le bureau, qui n’avaient même pas eu de réponses aux commentaires de la CDPDJ, [c’était] les dossiers de Saguenay [mort de Thomas Audet en 2016, à 22 mois] et de Québec [mort de Rosalie en 2018, à deux ans]. Alors moi, j’ai demandé d’emblée à rencontrer la table des directeurs de la protection de la jeunesse qui se réunissent chaque année en janvier. Et quand je suis allé là, les gens étaient surpris, c’était la première fois que ça se faisait, qu’un ministre passe une journée avec eux. Moi je voulais comprendre ce qui se passait : j’arrive, j’ai ces deux rapports-là terribles et rien n’a été fait.

Q Et ça a été quoi ce premier contact? Qu’en est-il ressorti?

R Eux, ce qui était difficile pour eux, c’est le roulement de personnel, les intervenants venaient, partaient, ne restaient pas. Et c’est pour ça que la première chose qu’on a annoncée, c’était ce soutien à l’encadrement à l’activité clinique, ces intervenantes plus expérimentées qui allaient coacher les plus jeunes. C’est le premier 18 millions qu’on a mis dans le budget 2019-2020 et on se disait qu’à l’intérieur du mandat, sur trois ou quatre ans, ça allait nous permettre de vider les listes d’attentes.

Q Est-ce que vous êtes étonné chaque fois que vous entendez une histoire d’horreur, un dérapage ou un raté?

R Écoutez, ce que les gens ont un peu de difficultés à comprendre, c’est qu’il y a deux situations. La première situation c’est papa, maman maltraite un bébé, un enfant, et il y a la question «est-ce qu’on le remet ou pas dans sa famille» et là je peux comprendre qu’il y a des choix qui sont faits au niveau juridique par la DPJ et qui peuvent expliquer des ratés. Mais ce qui est vraiment difficile, je pense, ce qui montre la faiblesse de notre système, ce sont les cas où les parents ont demandé un service, que les parents ont besoin d’aide en santé mentale, en psychologie, en soutien, en répit, et là les services ne viennent pas et là. La DPJ doit rentrer dans le dossier — souvent c’est le réseau de la santé ou de l’éducation qui a fait la demande à la DPJ — et là, les parents, ils se plaignent de la DPJ qui est intervenue, c’est là que la frustration vient. C’est dommage, mais c’est surtout la faute de la première ligne.

Q Ce que je constate, c’est que lorsqu’un dossier bascule vers la DPJ, il prend des proportions plus grandes et c’est là, souvent, où les dérapages se produisent, où on perd le contrôle. Qu’en pensez-vous ?

R Le problème, c’est la première ligne.

Q Où étiez-vous quand vous avez appris la mort de la fillette de Granby? Est-ce que vous vous en souvenez?

R Oh que oui, je m’en rappelle. J’étais encore au lit, 5h du matin, revue de presse. Mais je ne savais pas à ce moment-là que c’était une enfant qui était connue de la DPJ, je l’ai su en même temps que tout le monde. J’ai été offusqué, je pense que je l’ai clairement démontré en disant qu’il y avait eu des ratés, on ne peut pas accepter qu’un enfant meure et qu’il ne se passe rien. J’ai revu avec [l’émission] Enquête ce que ma prédécesseure avait dit, que c’était un problème de système, je pense que non, je pense qu’il faut assumer qu’il y a des erreurs qui ont été faites, il y a quelqu’un qui a fait quelque chose de pas correct. […] Mais ce qui fait mal avec le cas de Granby, c’est que tout le monde, l’école, les voisins, le juge, tout le monde a lancé la balle à la DPJ et a tenu pour acquis que la DPJ allait faire quelque chose. C’est ce qui a amené la Commission Laurent, ce besoin qu’on se réveille de façon collective, la protection de la jeunesse, c’est l’affaire de tous les Québécois, pas juste de la DPJ.

Q Est-ce que vous avez reçu personnellement, ou à votre cabinet, des messages de parents qui demandent votre intervention pour régler des problèmes?

R Oui, c’est hebdomadaire. Et ça, je pense que c’est quelque chose que la Commission Laurent doit regarder, c’est toute cette histoire de confidentialité. Vous savez, je peux bien recevoir un courriel d’un parent, mais encore faut-il pouvoir avoir accès à toute l’information.

Q Est-ce qu’il n’y aurait pas lieu de remettre en question ce mur infranchissable qui peut aider, mais qui peut nuire aussi?

R C’est ce que la Commission doit nous dire. Moi je peux vous donner un exemple concret où ça n’aide pas, c’est par exemple les signalements qui ne sont pas retenus et qui doivent les retourner en première ligne par exemple et même là, il n’y a pas de transfert d’information. C’est important pour la personne qui reçoit le dossier de savoir ce qui s’est passé. Moi je pense que la Commission doit vraiment se pencher là-dessus, le phénomène de la confidentialité. Je ne sais pas quelle avenue ils vont privilégier, mais c’est sûr que ça cause des difficultés.

Q Jusqu’à quel point le manque de ressources est-il le principal problème?

R Je pense que le manque de ressources est un problème réel quand on considère l’augmentation du nombre de signalements. Mais ce que j’aimerais vous dire, c’est que les choses ont été mal faites parce qu’au fil des années, on a augmenté la charge de la DPJ, mais les ressources n’ont jamais suivi. C’est encore la même histoire de première ligne : avant, c’était négligence ou maltraitance, mais là, c’est devenu suspicion, risque de… ils auraient dû donner des ressources supplémentaires pour gérer ça, mais ça n’a jamais été fait. C’est la même chose pour l’absentéisme scolaire, il n’y a pas de ressources qui ont suivi. Donc là, on arrive à 106 000 signalements, c’est sûr qu’on manque de ressources.

Q Qu’est-ce que vous dites à ceux qui disent que vous n’agissez pas assez et pas assez vite, que vous vous traînez les pieds?

R Je ne me traîne vraiment pas les pieds, ça, c’est clair! Moi, ma phrase c’est «le Conseil du trésor, ce n’est pas un guichet automatique», ça ne va pas toujours aussi vite qu’on voudrait.

Q Est-ce qu’on active trop rapidement la gâchette de la DPJ?

R Oui, ce n’est plus du tout exceptionnel, c’est routinier. […] Ce que je veux, c’est que la DPJ nous dise si l’enfant est en danger ou non et si c’est non, bien qu’on lui donne des services de première ligne. Et là, c’est fini, le débat.

Q Qu’en est-il des mécanismes de plaintes? Est-ce que les chiens de garde ont les mains liées?

R Je pense que oui. Il y a deux choses qui pourraient être faites, la première chose c’est d’axer plus nos efforts en amont, sur la bienveillance et les efforts qu’on veut faire dans les prochaines années, c’est de consolider la première ligne. [Pour ce qui est des chiens de garde], je pense que la CDPDJ joue ce rôle-là, mais qu’elle peut mieux le jouer. [Sonia] Lebel [ministre de la Justice] a d’ailleurs ajouté des ressources, je pense que ça va les aider. J’ai un penchant pour augmenter la bienveillance, parce que si on arrive à faire baisser les volumes, la CDPDJ serait mieux en mesure de jouer son rôle.

Q Que répondez-vous aux parents qui vous écrivent et qui se sentent pris, qui ont l’impression qu’ils ne peuvent jamais donner leur point de vue et qu’ils sont présumés coupables?

R Encore une fois, l’option vers laquelle on veut aller, c’est seulement les cas les plus exceptionnels qui doivent se rendre à la DPJ et c’est comme ça qu’on va régler ce problème-là. Moi je pense que ce sont ces histoires de «suspicion de», c’est là qu’on vit des difficultés ou quand les gens sont en attente de services, la DPJ rentre dans le dossier. Alors moi je pense qu’en offrant plus de services en première ligne, en diminuant le nombre de dossiers qui vont se rendre à la DPJ, c’est là que ça va reprendre un peu de son sens. Et aussi, la Commission Laurent doit nous dire si pour la société dans laquelle on vit aujourd’hui, est-ce que la loi est encore adaptée? On s’attend beaucoup de la Commission Laurent sur la réévaluation de la pertinence de certains éléments, [entre autres] la confidentialité et le parent d’abord vs l’enfant d’abord. 

Q Que pensez-vous des cas où l’enfant devient une monnaie d’échange, quand la DPJ devient un «parent» aliénant?

R Je pense que la CDPDJ pourrait nous donner un bon coup de main dans ces dossiers-là. Le problème, c’est que ça prend un an avant d’avoir leur intervention, il y a plusieurs demandes, des demandes refusées, et sur ça, j’en ai des lettres [qui disent] «je les contacte et ils ne répondent pas». […] Ça prend un système pour pouvoir juger qui a raison et le plus rapidement possible. Pour le moment, ce serait la CDPDJ qui peut faire ça, mais il faut que les délais soient plus courts.