Malgré le succès de ses imitations, Nour Naoui ne cherche pas à faire de l’argent avec ça... pour le moment!

La double vie de Nour

CHRONIQUE / À Tunis, Nour Naoui faisait de la radio pour une station qui fait dans l’humour, juste dans l’humour.

Elle pouvait rire de tout, même du président.

La seule chose qui ne passe pas en Tunisie quand tu veux faire rire les autres, c’est le langage grossier; il y a une couple d’humoristes de chez nous qui se feraient vite rappeler à l’ordre. Mais bon.

Nour a aussi fait quelques apparitions comme comédienne à la télé, à Elhiwar Ettounsi, la station privée numéro 1 au pays. 

Elle était dans son élément, elle qui avait étudié en théâtre.

C’était avant de perdre son micro au printemps 2016 à cause d’un désaccord avec l’animateur, qui l’a acculée au pied du mur. «Je voulais seulement quitter l’émission, mais pas la station. Il ne voulait pas, c’était tout ou rien… je suis partie.»

Elle est débarquée à Québec en août, à 23 ans.

Une de ses deux sœurs y habitait déjà. «Je n’étais pas la fille qui voulait immigrer. J’étais venue en visite une fois, ça avait été une belle expérience. C’est ma sœur qui m’a suggéré de venir ici. Elle m’a trouvé un cours en décoration intérieure au Centre de formation Marie-Rollet, je m’y suis investie à 100 %.»

Nour a travaillé pendant ses études. «Ça a été difficile au début, d’abord pour me faire à l’accent et au vocabulaire ici. Je travaillais chez Urban Planet, je me souviens d’une cliente qui m’a demandé un chandail bourgogne… Et je ne savais pas c’est quoi un chandail, ni bourgogne!»

Elle a persévéré, a décroché son diplôme haut la main. Elle travaille chez Zara, s’occupe du visuel.

Son histoire pourrait s’arrêter là, ce serait celle d’une femme qui est arrivée ici un peu par hasard, par un concours de circonstances, et qui a fait ce qu’il faut pour s’intégrer à sa société d’accueil. Ce serait déjà une belle histoire, pour faire contrepoids à toutes celles qui le sont moins.

Mais il y a autre chose.

Un jour d’hiver, peut-être au lendemain d’une bonne bordée, Nour avait un peu le vague à l’âme et elle a eu l’idée de faire quelque chose de drôle, un peu comme du temps où elle habitait à Tunis. «Je suis comme ça, je ne suis pas du genre à m’apitoyer, j’essaye toujours de trouver le positif.»

De rire plutôt que de pleurer.

Et là, elle avait le goût de faire rire, en faisant des imitations, un heureux mélange entre le théâtre et l’humour. Elle s’est mise dans la peau d’une chroniqueuse télé vedette en Tunisie, Mariem Dabbegh. Dans le respect. «C’est important pour moi, quand je fais une parodie, de pouvoir croiser la personne après…»

Elle a partagé une première imitation sur un site qui s’appelle Tik Tok, et puis d’autres, jusqu’à ce que de plus en plus de gens la remarquent. «Le premier qui a marché, c’est quand j’ai imité Soolking, un rappeur algérien. Je reprends le style, la gestuelle, le look, la barbe et tout…»

La métamorphose est étonnante.

Nour a donc commencé à mener une double vie, entre son travail à temps plein dans l’univers de la mode et son passe-temps à se travestir pour faire rigoler. Son succès est tel qu’elle a été invitée en février pour une émission à Tunis, on lui a demandé d’imiter en direct l’animateur, Nidhal Saâdi. «C’est une de mes idoles…»

Elle fait entre deux et quatre imitations par semaine, elle filme ça devant les portes de son garde-robe.

C’est tout.

Et ça marche. Chaque fois qu’elle fait une imitation, elle passe un message, tout en subtilité, juste assez pour qu’il soit perçu. Ce peut être un geste, une phrase. «Je veux que les personnes comprennent, mais en même temps, je ne veux pas froisser ceux que j’imite. Ça doit être suggéré, pas direct.»

Nour Naoui imitant l’animateur Nidhal Saâdi.

Récemment, elle a fait une imitation de la Nouba, un spectacle à plusieurs voix devenu un classique du début des années 90. Nour a «reproduit» chacun des chanteurs, autant le style vestimentaire que leur allure. «Il y a beaucoup de gens qui m’ont écrit, ils ont aimé ça, ça leur a rappelé des souvenirs.»

Un des chanteurs avait la peau noire, on lui a reproché d’avoir fait du black face. Le débat sur l’appropriation culturelle sévit aussi là-bas.

Nour aime faire rire, c’est ce qui la pousse à continuer. «Je ne veux pas vraiment être rémunérée pour ça, je le fais pour offrir un moment de plaisir aux gens qui apprécient ce que je fais, qui apprécient l’art.»

Ils sont de plus en plus nombreux.

Les élections s’en viennent en Tunisie, Nour a l’intention d’y mettre son grain de sel en parodiant les politiciens. «J’aimerais contribuer au débat politique, en le faisant à ma manière. Personne n’a fait ça avant, je vais prendre leur voix et passer mes messages.» Un peu comme les Guignols en France, mais en chair et en os.

Par une femme.

Elle ne sait pas ce que l’avenir lui réserve, elle verra bien, elle n’est pas du genre à s’en faire avec ça. Pour l’instant, elle aime sa vie. Mais qui sait? «J’aimerais peut-être faire de l’humour ici un jour…»