La cousine de la douleur

CHRONIQUE / «Je me demande depuis des années qu’est-ce qui cause les démangeaisons ? Que se passe-t-il dans notre corps lorsque la peau nous démange ? Et surtout, pourquoi le fait de se gratter annule-t-il cette sensation ? J’ai beau me gratter la tête, je ne trouve pas la réponse», demande Louis Garant, de Québec.

La démangeaison est longtemps restée dans une sorte d’angle mort de la médecine, parce qu’on la considérait comme moins grave que la douleur. C’est la pure vérité, remarquez bien, mais on sait maintenant que la démangeaison chronique peut avoir des conséquences physique et psychologiques considérables pour les patients qui en souffrent. Il y a donc eu des efforts accrus de recherche sur le prurit, le terme médical pour la démangeaison, mais cet intérêt est étonnamment récent : en 2011, pour un article sur le sujet, j’avais interviewé un dermatologue qui m’avait dit, un peu dépité, que les mécanismes de la démangeaison n’étaient pas encore bien compris. On a fait du chemin depuis, mais il en reste à faire aussi.

Grosso modo, il semble que la démangeaison soit une sorte de «cousine» de la douleur. Dans les deux cas, il s’agit d’un signal désagréable. Les réflexes qui suivent ne sont pas les mêmes — le retrait pour la douleur, se gratter pour le prurit —, mais la fonction est grosso modo la même, soit protéger l’organisme contre des dommages. Car la démangeaison sert à ça : à avertir qu’un «envahisseur» se trouve sur la peau, qu’il s’agisse d’un insecte ou d’une infection cutanée.

Et non seulement les fonctions sont-elles relativement semblables, mais les canaux par lesquels les informations sont transmises au cerveau se recoupent en bonne partie. Quand on met la main sur un rond de poêle, par exemple, le signal nerveux est transmis par des neurones enveloppés d’une substance nommée myéline, qui accélère la transmission. Mais après l’accident, la main brûlée va continuer à faire mal, même si plus rien ne la brûle : c’est là le signal d’une autre sorte de nerfs qui, eux, n’ont pas de myéline et qui relaient leur information plus lentement et plus longtemps. Leur fonction est de rappeler à l’organisme que le membre est blessé et qu’il faut y faire attention. On appelle ces nerfs fibre C, et c’est par justement eux que les signaux de démangeaison sont relayés. Ou du moins, certains d’entre eux.

Car les neurones ne sont pas tous pareils. Certains ont des récepteurs qui les rendent sensibles aux douleurs d’origine mécanique. D’autres en sont dépourvus, mais ont des récepteurs qui, lorsqu’ils sont activés, envoient une sensation de brûlure. D’autres encore peuvent déclencher une sensation de froid intense. Et ainsi de suite. Et un même neurone peut porter plus d’un type de récepteur.

Dans le cas de la démangeaison, les récepteurs les plus «classiques», disons, réagissent à une substance nommée histamine. Quand un allergène ou un insecte se pose sur nous, certaines cellules immunitaires qui vivent dans la peau — les mastocytes — vont le détecter et se mettre à produire de l’histamine. Celle-ci agit alors comme une sorte de signal d’alarme et va provoquer de l’inflammation, en plus bien sûr d’activer les récepteurs histaminiques des neurones voisins, ce qui va déclencher la démangeaison. C’est d’ailleurs pour cette raison que le fait de gratter chasse la sensation : cela sert à ça, de la même manière que manger fait disparaître la faim.

Cependant, s’il n’y avait que cela, on pourrait donner des antihistaminiques, qui sont des médicaments contre les allergies, à tous les patients souffrant de démangeaisons chroniques et le tour serait joué. Or on est loin du compte : les antihistaminiques soulagent certaines personnes, mais n’ont aucun effet sur d’autres, ce qui indique qu’il n’y a pas que les récepteurs à histamine qui peuvent provoquer le prurit. On en a découvert plusieurs autres au cours des dernières années.

En général, les neurones spécialisés dans la douleur d’origine mécanique en sont dépourvus, mais ce n’est pas une règle absolue, me disait le dermatologue en 2011 — un certain Akihiko Ikoma, Japonais d’origine qui travaillait alors sur un post-doctorat à l’Université de Californie à San Francisco. Ce sont surtout les autres qui envoient les signaux de démangeaison, mais cela explique tout de même pourquoi la frontière entre «ça fait mal» et «ça pique» a quelque chose d’un peu flou.

On sait par exemple qu’un stimulus douloureux va supprimer la démangeaison. Inversement, les patients à qui l’on donne de la morphine sont moins sensibles à la douleur, mais ont souvent des démangeaisons comme effet secondaire. Des études ont aussi démontré que, chez les souris de laboratoire, les lignées qui sont les plus sensibles à la douleur sont moins susceptibles à la démangeaison — elles se grattent moins que les autres.

Et pour tout dire, un même stimulus peut engendrer l’une ou l’autre de ces deux sensations selon l’endroit où il survient. Dans la recherche sur la douleur, on utilise souvent une molécule nommée capsaïcine : c’est la substance qui donne un goût piquant aux piments forts, et elle «s’accroche» aux récepteurs des neurones chargés de signaler une brûlure. Ainsi, quand on injecte un peu de capsaïcine juste sous la peau, c’est une sensation de douleur qui s’ensuit. Mais quand on en applique juste un peu sur la peau, c’est plutôt de la démangeaison qu’on ressent.

C’est tout ça que la recherche n’a pas encore fini de démêler : jusqu’à quel point les circuits de la douleur et de la démangeaison sont-ils séparés, dans les canaux communs, comment les signaux sont-ils différenciés, etc. Une histoire à suivre, donc…

Sources :
- Tong Liu et Ru-Rong Ji, «New insights into the mechanisms of itch: are pain and itch controlled by distinct mechanisms?», Pflugers Archives, 2013, goo.gl/SddGNo
- Carl Potenzieri et Bradley J. Undem, «Basic mechanisms of itch», Clinical and Experimental Allergy, 2012, goo.gl/sZj9VF