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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
Avec l’augmentation des vagues de chaleur, se protéger du soleil avec des parapluies pourrait devenir un geste peut-être de plus en plus commun.
Avec l’augmentation des vagues de chaleur, se protéger du soleil avec des parapluies pourrait devenir un geste peut-être de plus en plus commun.

La banalisation des canicules

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CHRONIQUE / Les températures en Colombie-Britannique font passer notre propre vague de chaleur comme étant presque banale, mais la banalisation des canicules est justement un problème. Une mauvaise manie qu’il faut cesser.

Un grand média publiait sur les réseaux sociaux ceci au début du mois de juin : « À défaut de fracasser des records sur la patinoire ces dernières années, Montréal pourrait néanmoins établir de nouvelles marques en météorologie. »

Visiblement, ce statut a été écrit à un moment où personne n’aurait parié que le Canadien se rendrait en finale, mais ce qui me turlupine, c’est que ça donne l’impression que c’est une bonne chose de battre ces records. Comme si avoir des records de chaleur était réconfortant. 

On présente ça comme une mauvaise nouvelle suivie d’une bonne nouvelle, mais ce sont deux mauvaises nouvelles. Ce n’est pas une bonne nouvelle de battre continuellement des records de chaleur.

C’est une attitude que j’entends régulièrement quand on parle de météo à la radio ou à la télé. Chaque fois qu’il fait chaud, on s’empresse de dire à quel point c’est synonyme de bonheur. Il n’y a pourtant rien à célébrer avec les vagues de chaleur.

Je ne pense pas que les travailleurs et travailleuses de la construction apprécient les canicules, par exemple.

Il est important de différencier deux choses : goûts personnels et risques réels. Préférer la chaleur ou la fraîcheur ne devrait pas cacher le danger des températures. Je préfère la fraîcheur, mais ça ne m’empêche pas d’être conscient qu’il y a des risques d’engelure ou d’hypothermie sous zéro. Les personnes qui préfèrent le temps chaud devraient être conscientes que les vagues de chaleur ne sont pas sans danger non plus.

On ne peut pas juste dire : « N’oublie pas de t’hydrater ! » C’est comme rappeler continuellement de faire attention aux marches dangereuses d’un escalier sans jamais le réparer. Les vagues de chaleur ne sont pas juste une météo quotidienne, c’est le reflet de tout un climat en changement. C’est la température qui cache la crise climatique.

Sécheresses, coups de chaleur, déshydratation, difficultés à se concentrer, à dormir ou à travailler et des décès. Dans un document de l’INSPQ, on note 86 décès reliés à une seule vague de chaleur en juin 2018 au Québec.

Avec des températures entre 40 °C et 46,6 °C ces jours-ci, la Colombie-Britannique vit même des inondations, puisque les glaciers fondent plus qu’à l’habitude, ce qui gonfle les rivières. Les vagues de chaleur viennent aussi avec une augmentation des risques d’orages violents ou de tornades. Une canicule, c’est loin d’être banal.

D’ailleurs, pour illustrer les énormes chaleurs dans l’Ouest, un média a opté pour des images d’une personne qui surfe. Vue comme ça, ça presque l’air le fun, 46 °C !

En plus, ce que les données sur les canicules cachent, c’est que les températures ne redescendent pas tant que ça entre les vagues de chaleur. Selon Météomédia, pour les 14 prochains jours à Sherbrooke, seulement 3 seront sous la moyenne de 24 °C. On va davantage tourner autour de 27 ou 28 °C. Ce n’est pas très loin du 30 °C, seuil des canicules au Québec.

Une journée en haut de 30 degrés ou même une canicule en soi ne prouve pas le réchauffement climatique, mais l’augmentation du nombre de vagues de chaleur et le fait d’être aussi souvent au-dessus de la moyenne est un symptôme du réchauffement climatique. Depuis quelques années, on ne fait que ça, battre des records de chaleur et connaître plus de périodes de canicules. On prédit que les canicules pourraient tripler d’ici les 50 prochaines années.

Inégalités 

C’est la première fois de ma vie — et j’arrive à 40 ans — que je reste dans un logement climatisé. Il y a un échangeur d’air dans mon bloc. C’est donc la première fois que je ne subis pas les canicules en continu et que mon armée de ventilateurs est au repos. 

La différence est majeure. Habituellement, sous une vague de chaleur, je fais de l’insomnie, je n’arrive pas à me concentrer, je deviens impatient, je ne vais pas bien, je fonds.

Tant mieux pour moi, mais je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces personnes qui n’ont pas accès à de la fraîcheur — ce qui est d’autant plus le cas avec le télétravail. Pendant toutes ces années, les bureaux de mes employeurs étaient mes refuges contre les canicules. Il m’est arrivé quelques fois d’aller au cinéma voir un film qui ne me tentait pas tant que ça, juste pour échapper un moment à la canicule. Je sais que certaines personnes vont aller traîner au centre d’achats pour les mêmes raisons.

Je pense à toutes ces personnes qui n’ont pas accès à des piscines ou qui ne vont pas dans des piscines publiques pour plusieurs bonnes raisons personnelles. Qui n’ont pas accès à un lac ou une rivière. Qui doivent se contenter des douches froides — ça rafraîchit, mais ce n’est pas aussi efficace qu’une baignade. 

Ce sont souvent les quartiers les plus défavorisés qui ont le moins de parcs et le moins de verdure, synonymes d’îlots de chaleur. 

Habituellement, les personnes qui vivent dans un logement non climatisé d’un quartier défavorisé n’ont pas, non plus, des emplois qui permettent les longues vacances d’été. Ça change complètement ta relation aux vagues de chaleur. Elles ne riment pas avec plages ou bronzages, avec terrasse et sangria, elles riment avec sueurs et enfer.

Peut-être que vous faites partie des personnes qui ont l’air conditionné à la maison, au bureau et dans la voiture. Les canicules ne sont pas accablantes, pour vous, elles sont épisodiques, le temps de marcher de la voiture à l’épicerie ou quand, par choix, vous décidez de vous allonger sur votre balcon pour relaxer. Je ne vous reproche rien, j’essaie simplement de montrer que la relation n’est pas la même.

Il y a aussi l’inégalité générationnelle. Je ne suis plus jeune, mais je ne suis pas vieux non plus, mais j’ai conscience que ce n’est pas ma génération qui va subir le pire des changements climatiques, même si on va y goûter pas pire. Encore moins la génération de mes parents.

Je comprends que les jeunes fassent de l’éco-anxiété. Tous les scénarios du GIEC depuis 30 ans se sont concrétisés et leurs prédictions sont alarmantes. Les générations nées après l’an 2000 vont non seulement subir le pire, mais elles vont vivre toute leur vie dans les changements climatiques, alors qu’un boomer a passé la majorité de sa vie avant ces perturbations. C’est normal que ces jeunes se battent pour ne pas avoir le pire avenir — ou juste un avenir. Collectivement, on devrait se mobiliser contre la crise climatique comme nous nous sommes mobilisés contre la pandémie. Le Fonds des générations pourrait servir à ça.

Quand Environnement Canada parle d’une canicule, c’est une alerte météo, comme l’organisme le fait pour les orages violents, les tornades, le verglas ou les tempêtes de neige. Ce sont des alertes pour prévenir des dangers. Il serait temps qu’on soit alarmé par les canicules.

Plus qu’une canicule par été, ce n’est pas la dolce vita, c’est la crise climatique.