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Konrad Sioui et son petit-fils Jacob.
Konrad Sioui et son petit-fils Jacob.

Le printemps et ce précieux retour de la chasse

Konrad Sioui
Konrad Sioui
Collaboration spéciale
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CHRONIQUE / Lorsque le mois d’avril arrive et que les cris des outardes transpercent le ciel, je cours dehors pour voir si je n’ai pas rêvé et si c’est bien vrai qu’elles sont enfin revenues chez nous. Débute alors le meilleur moment de l’année. C’est le temps de Pâques et c’est aussi ma fête. Le soleil recommence à nous réchauffer et à nous éblouir avec ses rayons plus chauds et la neige disparaît à vue d’œil. Voilà un nouveau cycle de vie qui commence et c’est à la chasse que nous allons nous retrouver.

Depuis déjà le mois de février que nos congélateurs sont vides et que notre nourriture traditionnelle est toute consommée : orignal, castor, chevreuil, lièvres et autres. Nous avons espéré cette période de l’année et lorsque cette manne nous apparaît, c’est comme un cadeau du ciel.

Appels et textos s’échangent entre nous et les préparatifs sont mis en branle pour être fins prêts avant le lever du soleil à nous terrer dans nos camouflages et attendre ces oiseaux si beaux qui arrivent de si loin, pour nous nourrir le corps et l’esprit.

Prières et offrandes sont dites et rendues et consignes de prudence sont répétées. Nous sommes heureux. Notre odorat se nourrit de cette douce senteur de la terre que nous avions presque oubliée. Nous pensons aux repas, aux agonchins et aux makushams que nous allons préparer avec le produit de notre chasse et nous respirons d’aise et de bonheur.

Nous allons conserver toutes les plumes pour l’artisanat et la confection d’ornements sacrés, de chapeaux et coiffes et autres objets d’art et cérémoniels. Nous allons partager le fruit de notre chasse en pensant d’abord à ceux et celles qui en ont le plus grand besoin et nous nous assurerons de n’oublier personne.          

Le printemps et le retour de la chasse aux outardes représentent un «nouveau cycle» pour Konrad Sioui. 

Nous allons rivaliser d’adresse et nous assurer qu’aucune outarde ne soit pas récupérée, même s’il fallait courir après durant des heures. Et lorsque notre jeune homme ou notre jeune femme aura réussi à atteindre sa première outarde, nous allons immortaliser l’exploit en prenant quelques clichés, sourires aux lèvres et fiers de savoir que la tradition se perpétue.                                          

En après-midi, nous chasserons sur les bords de l’eau, car les outardes vont revenir des champs pour s’abreuver et relaxer. En l’absence de chiens, nos canots seront prêts pour aller les récupérer au large.                                                                                                        

Tout au cours du printemps, nous prendrons un soin jaloux du fruit de notre chasse. Le soir, nous nous installons près de l’eau afin de nettoyer nos outardes et les plumer. C’est un exercice qui demande patience et adresse. Une fois les plumes enlevées et les volailles éviscérées, nous conservons dans un grand sac le duvet qui servira à fabriquer différents habits chauds ou des taies d’oreillers ou des couvertures. Ensuite, nous partons un beau feu que nous nourrissons de bois ramassé sur la berge. L’étape du grattage et du brûlage commence. Chacune des outardes sera tournée et retournée sur les braises du feu afin de s’assurer que tout le reste du plumage est parti et que la peau est bien cuivrée. Puis, après un délicieux repas d’outarde fraîche, cuite à feu lent, pour conserver la première graisse, c’est le préparatif du retour à la maison avec le produit de notre chasse. Les glacières sont remplies et les toiles recouvrent et protègent notre trésor. Voilà, brièvement, ce qui représente une tradition que nous conservons précieusement et qui nous apporte tant de bienfaits. Plusieurs autres nations et groupes de chasseurs pratiquent comme nous cette activité ancestrale et se nourrissent de ces magnifiques oiseaux migrateurs autant le printemps que l’automne.              

Ce cycle des saisons nous permet d’entrer en contact avec les différents éléments de la nature, sa faune autant que sa flore. Après l’arrivée des oiseaux migrateurs du printemps vient le temps sacré des nouveau-nés.

Durant l’été, c’est la période de la pêche. Puis, lorsque l’automne reviendra, nous nous adonnerons à la chasse au gros gibier et au castor. Nous en profiterons aussi pour recueillir délicatement écorces, plantes et racines médicinales qui sauront nous soigner et nous protéger. Tout cet exercice se pratique dans le respect intégral du cycle naturel de la vie et du transfert de connaissances.

Prendre soin de l’environnement relève de notre devoir et de notre responsabilité à tous et à toutes. Enfin, avec cette pandémie qui continue de nous affliger, on doit redoubler de prudence et de prendre encore plus soin de nous-mêmes et de notre nature, si fragile. Bon printemps!