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La longue route vers la Déclaration des droits des peuples autochtones

Konrad Sioui
Konrad Sioui
Collaboration spéciale
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CHRONIQUE / Été 1993. Nous sommes en direction de Genève, en Suisse, au siège social des Nations Unies. Cette fois-ci, j’étais accompagné de ma fille aînée, Andisha. 

Encore une fois, pour une bonne partie de l’été, nous allions travailler à l’élaboration du texte devant être adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies. Notre objectif était clair et nous n’allions pas reculer : cette déclaration était absolument nécessaire afin de faire valoir nos droits humains et les faire respecter par les États-nations qui composent l’assemblée générale de l’ONU.

Le Conseil économique et social des droits de l’homme nous accueille donc afin de nous permettre de nous y rencontrer, d’échanger et de construire, article par article, le libellé officiel de cette si nécessaire et tant attendue Déclaration officielle.

Notre délégation du Canada est composée de différentes Nations, dont les Cris, les Haudenosaunee, les Dénés, les Anishnabe, les Inuits et autres, toutes solidaires.

Quant à moi, je représente l’Assemblée des Premières Nations au niveau national à titre de directeur des affaires internationales. Bien sûr, je représente également ma propre Nation huronne-wendat. Nous sommes heureux de retrouver nos collègues des autres continents qui viennent former le Cercle et travailler à l’élaboration et au libellé du texte.

Nous avons appris à nous connaître avec les années et nous avons construit des liens très forts entre nous : les Peuples indigènes de l’Inde, les Maoris de Nouvelle-Zélande, les Aborigènes d’Australie, les Pygmées d’Afrique, les Premières Nations d’Amérique Centrale et du Sud, les Ainus du Japon et autres peuples autochtones du monde.

Konrad Sioui (avec le chapeau) à l’ONU en 1993. Il est en compagnie de représentants de différents peuples autochtones. La rencontre réunissait des Premières Nations d’Asie et d’Afrique, du nord de l’Europe, d’Amérique du Nord, de l’Inde, d’Australie et de Nouvelle-Zélande.  

Essentiellement, nous acceptons de sacrifier tous ces étés au loin, en l’absence de nos familles, car nous croyons profondément que nos peuples ont absolument besoin de meilleures protections et de reconnaissance de nos droits humains. Nous savons que la seule institution sur cette planète capable d’agir pour briser le statu quo afin d’améliorer notre sort collectif est effectivement l’enceinte de l’ONU.                                                   

Les années se succèdent et les travaux se poursuivent avec toujours les mêmes États-nations réfractaires à toute reconnaissance spécifique et qui veulent nous incorporer dans le même moule, sans la moindre reconnaissance de notre spécificité ou de notre caractère distinct, avec nos propres valeurs, nos langues, nos cultures et notre spiritualité unique.

Ce refus de reconnaître nos droits issus de traités et nos territoires ancestraux nous invite à lutter avec encore plus de détermination en pensant toujours aux prochaines générations. Nous entretenons des alliances avec des États-nations sympathisants et nous élaborons des stratégies afin de donner du poids à nos requêtes légitimes. Nous refusons d’abandonner aux mains de cette école colonialiste qui continue de vouloir appliquer ses règles de supériorité au nom de la religion ou du «principe de la découverte».

Et en tant que Premières Nations venant du Canada, les yeux des autres peuples autochtones sont tournés vers nous. Le Canada est un joueur majeur dans l’adoption de cette si importante Déclaration universelle, car dans un très grand nombre de pays, leurs droits fondamentaux et territoriaux sont tout simplement bafoués et ignorés.                       

Bien des années plus tard, après des efforts innommables, en 2007, l’Assemblée générale des Nations Unies adopta la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.                                                                                                                         

Il restait maintenant à chacun des États-nations à faire entériner ladite Déclaration par les différentes législatures des pays membres. Cette tâche n’a pas été de tout repos, car nous devions maintenant travailler à construire suffisamment d’appui populaire pour que les gouvernements nationaux et les autres gouvernements locaux endossent la Déclaration par voie de résolution officielle.

Les objections souvent exprimées parlaient d’un veto qui serait octroyé aux Premières Nations, ce qui aurait des conséquences catastrophiques sur le développement économique du pays, en particulier.

D’autres invoquaient des arguments légaux pour s’opposer en référant à la préséance de la Déclaration sur les articles constitutionnels tels que l’article 35, qui assure la reconnaissance des droits existants des autochtones au Canada.

D’autres émettent toujours une opinion partagée, voulant que la fabrique coloniale même du Canada serait en péril s’il fallait que les Premières Nations aient des droits égaux aux peuples fondateurs du pays.                                                                                                                       

Aujourd’hui, après tant d’années de travail, d’enseignements et de partages, nous voilà rendus presque au but recherché. Après cinq ou six essais et dépôts de proposition de textes depuis son adoption par l’ONU, le gouvernement du Canada est sur le point d’adopter la loi qui rendra officielle cette si importante pièce de législation.

Bien sûr, il y aura des débats parlementaires et au Sénat. Les gouvernements des Premières Nations voudront aussi s’assurer que les amendements ne permettent aucune place au racisme et à la discrimination. Les doctrines de découverte et de terra nullius n’auront aussi plus leur place dans le débat public. La mise en œuvre des droits issus des traités sera également élaborée en étroite collaboration, selon le principe de nation à nation, qui s’adapte à différentes réalités, dans un monde pluraliste et complexe.                                                                                       

Enfin, reconnaissons ensemble que nous avons fait des pas de géant pour nous rendre jusqu’à l’adoption de la Déclaration des droits des peuples autochtones et les pays membres des Nations Unies n’en seront que mieux servis en matière de justice sociale et d’avancement collectif, pour le plus grand bien de l’humanité. C’est le souhait que ma fille Andisha m’a confié dans le ciel en route vers les Nations Unies.