Andrew Scheer et Justin Trudeau

Justin et la roulette canadienne

CHRONIQUE / L’Ouest canadien a failli replonger le pays au cœur d’une crise constitutionnelle digne de la fin mouvementée du siècle dernier. Failli, et cette fois sans même l’expertise unique du Québec en la matière. Qui, des provinces ou d’Ottawa, est patron selon la Constitution lorsqu’il s’agit de ressources naturelles et de leur transport? Pour atténuer le risque de déflagration de cette embardée, le fils de Pierre Trudeau a délié les cordons de la bourse fédérale. Pas rien qu’un peu…

Comme beaucoup de Québécois et de Canadiens l’ont souligné, pantois, nous voilà tous actionnaires d’un oléoduc devant acheminer le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers Burnaby, BC. Tout près, trop près dit-on aussi, de Vancouver sur la fragile côte du Pacifique et contre la volonté de la coalition NPD/Verts de Colombie-Britannique. 

Le transit de 300 000 barils de pétrole par jour aurait pu suffire si l’Alberta avait investi dans le raffinage domestique de ce brut si dense qu’on le dilue avec des produits très explosifs pour le transporter. On préférera acheminer le cocktail au Pacifique afin de l’exporter, et avec lui les emplois. Pour ce faire, il faut tripler la capacité de l’oléoduc.  

Ce n’est pas de gaieté de cœur que le duo Trudeau et Morneau s’est résolu à acheter le pipeline. C’est toutefois avec un entêtement qu’on nous vendra pour du leadership. L’idée d’y couler des fonds publics est dans l’air depuis un moment, et ce, au bénéfice d’une entreprise américaine utilisant tous les stratagèmes pour ne pas payer d’impôts au Canada. Même l’Alberta de Rachel Notley a envisagé la nationalisation. Bill Morneau a bien sûr réalisé que le dépit de sa suggestion initiale — verser des indemnités à Kinder Morgan — n’allait en rien régler l’acheminement du pétrole vers le Pacifique et l’Asie. De plus, il créait un précédent que le reste de l’industrie pétrolière, au premier chef Trans Canada Pipelines et bientôt le secteur minier, allait retenir pour solliciter, à la queue leu leu, de telles compensations à leur tour pour les projets déboutés.

Tant qu’à payer, achetons! Puis revendons… La moins catastrophique des catastrophes, croient-ils.

Ce n’est pas joué. Ça ne le sera d’ailleurs pas avant octobre 2019. Le PLC minimise peut-être de cette façon les dommages électoraux, mais on peut douter que l’Ouest avale la couleuvre. De plus, dans ce scénario, Kinder Morgan demeure engagée par l’actionnaire d’État pour la construction du tuyau. Il y a ainsi de raisonnables chances pour que l’entreprise se montre intéressée à racheter un jour, si possible à rabais, un oléoduc conforme à ses propres spécifications initiales.

Le risque ne tient pas à la rentabilité du projet. Il tient à l’engagement de ces milliards alors que l’initiative est contestée aux plans politique et judiciaire, créant une zone d’incertitude intolérable pour l’investisseur américain. Ce bout-là des coûts, dans tous les cas, c’est pour notre pomme.

Enfin, je nous épargne la dénonciation de l’irresponsabilité écologique flagrante et cette obstination toute canadienne pour les profits de la combustion d’hydrocarbures. Toute la planète fera les frais de notre «intérêt national». On parle de beaucoup de vies humaines. Rien que ça. Il y aurait tellement d’énergie propre à générer avec 12 milliards de dollars.

Le gagnant…

Les conservateurs bien sûr. Les Prairies veulent qu’on exploite coûte que coûte ce qu’il y a en dessous. Coûte que coûte?... Justin Trudeau a peut-être réalisé que sans un investissement massif, il se condamnait aux mêmes insuccès que son prédécesseur, pourtant voué corps et âme à l’or noir. C’est toutefois un message qu’il ne parviendra jamais à transmettre aux Canadiens. Les conservateurs y veilleront, notamment en demandant, sans y croire un seul instant, pourquoi le Canada n’a pas tout autant assuré la réalisation du projet Énergie Est. Ils n’insisteront pas. Personne ne s’aliénera ainsi le Québec et ses 78 comtés pour racoler les 32 des Maritimes.

…et le perdant

Justin Trudeau, mais ce n’est pas si clair.

Imaginez que, longtemps après le prochain scrutin bien sûr, les tribunaux donnent raison à la Colombie-Britannique… Comment le gouvernement survivra-t-il au précipice politique? Alors, oui, Justin Trudeau joue sa carrière et sa place dans les livres d’histoire. Le moins pire des scénarios promet des jours difficiles.

Le premier ministre a cependant choisi son champ de bataille. À défaut du courage d’entreprendre sérieusement la transition énergétique, le Canada a besoin des revenus du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta. Il nationalise alors un équipement jugé essentiel à la croissance des exportations d’hydrocarbures, à la diversification de ses marchés vers l’Asie et à l’obtention d’un prix jusqu’à 30 % plus élevé.  

Le gouvernement Trudeau croit ainsi accréditer sa juridiction constitutionnelle afin que les tribunaux penchent davantage en faveur d’Ottawa dans le conflit l’opposant à la Colombie-Britannique. Il apaise la grogne en Alberta et atténue la portée constitutionnelle de la secousse. Il s’expose aussi à rester pris avec un investissement pouvant atteindre les 12 à 15 milliards de dollars qu’il ne réussira à refiler à nouveau au privé que si la crise se résorbe.

Justin Trudeau joue à la roulette russe, version canadienne. La différence? Il y a peut-être plus d’une balle dans le barillet.